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« L’Occitan nous enterrera tous ! »

6 janvier 2012 - Dernier ajout 9 janvier 2012

Le 20 décembre dernier, Philippe Martel, historien et professeur d’Occitan à Montpellier était l’invité de l’Université Populaire et Républicaine. Il donnait une conférence sur l’Occitan à la Maison de la Région sur la Canebière. Rencontre avec le grand spécialiste de l‘Occitan, des langues minoritaires en France et président de la FELCO, Fédération des Enseignants de Langue et Culture d’Oc qui regroupe les associations régionales d’enseignants d’occitan de l’Education nationale.


 

Un tournant au 19ème avec le renouveau de l’Occitan : le Félibrige et Frédéric Mistral

Au XIXème, un mouvement de renouveau de l’occitan se nomme Le Félibrige avec à leur tête le poète Frédéric Mistral. Dans un article de 2008, Philippe Martel revient sur cet épisode. « Le Félibrige qui « se donne pour objectif la défense et l’illustration du provençal, langue du peuple méridional » réunit les ingrédients (peuple, langue, territoire, passé glorieux du Moyen Age occitan) d’un discours nationaliste s’appuyant sur une revendication linguistique pour déboucher sur un projet politique. Au départ, Mistral utilise souvent les concepts de peuple, race, voire nation et nationalité. Après 1870, on passe de l’affirmation quasi-nationaliste à un discours plus modéré, régionaliste ».

Le félibrige : concept nationaliste ?

Dans son article, Philippe Martel s’interroge sur la revendication nationaliste du mouvement pour conclure :

« Entre les formulations du début, et celles d’après 1870, on mesure le repli. Les mêmes mots reviennent – « race, peuple, nation, patrie » – mais ils n’ont plus le même sens, ou plus exactement ne désignent plus les mêmes réalités. Le Félibrige ne donne pas naissance à un mouvement nationaliste, mais finit par s’arrêter au stade d’un régionalisme purement littéraire, bardé de déclarations de loyauté à la patrie française. Au mieux, certains de ses éléments les plus jeunes et les plus actifs se risquent à rêver d’un système fédéral, peut-être étendu à l’échelle de toute l’Europe – mais sans remise en cause brutale de la France »
« Mistral n’est par ailleurs pas lui-même un vrai nationaliste. Même dans ses moments les plus enthousiastes des années 1860, il garde de sa jeunesse républicaine le respect absolu de la Nation française comme porteuse de liberté »
« Nacioun, naciounau : nous avons rencontré ces mots dans les statuts évoqués plus haut. On pourrait compléter la série avec un autre mot de la même famille, mais lourd de sens dans l’Europe du 19e siècle : naciounalita, « nationalité ».
« En employant ces mots, Mistral et ses amis entendent donc bien signifier que leur Midi n’est pas seulement une province disposant d’un dialecte particulier, mais bien un peuple, un pople, une raço avec sa langue, son caractère et ses intérêts propres. »

Et la sociologie des adhérents au félibrige semble être un facteur qui attenue les revendications séparatistes du mouvement : « Les félibres pour l’essentiel représentent une petite bourgeoisie éduquée, sortie du peuple effectivement, mais qui n’a d’impact et d’audience ni auprès de ce peuple, ni auprès des vraies élites du pays, tournées vers Paris. De tels hommes ne peuvent concevoir qu’une action culturelle (…) Il n’y a pas là de quoi bâtir l’armature d’une avant-garde en marche vers la libération de sa « nationalité ».

« Socialement situés dans l’entre-deux, on peut comprendre qu’ils soient restés dans l’entre-deux dans la définition de leur projet : ni véritable nationalisme, porteur de conflit avec la France, ni vraie résignation à un statut de simple dialecte du terroir, pittoresque et modeste. Assez pour permettre la survie d’une littérature, pas assez pour porter un vrai message politique. »

Et Philippe Martel de comparer avec ce qui se passe au même moment en Catalogne : « Ses quelques centaines d’adhérents ne représentent ni les classes dominantes du Midi, l’équivalent de celles qui en Catalogne à la même époque vont se lancer dans l’aventure du catalanisme politique, ni les classes populaires occitanophones, qui ne rêvent alors que d’accéder au français, sésame de la promotion sociale. »

Origine du Félibrige : en Provence et non à Marseille

« Le Félibrige nait en Provence parce que c’est alors la région qui fournit la majorité des titres qui s’impriment en occitan (72 % entre 1850 et 1860). Mais il ne nait pas dans la véritable capitale de cet écrit d’oc, Marseille. Autant dire qu’on a affaire au départ à un petit groupe marginal, doublement provincial, à l’échelle de la France bien sûr, mais aussi à celle de la Provence elle-même. C’est pourtant ce petit groupe de jeunes qui va bientôt incarner la renaissance d’oc dans sa quasi totalité, à partir du moment où Mistral voit son poème Mirèio consacré par la critique parisienne. » (…) « L’ambition implicite est de regrouper l’élite de l’intelligentsia méridionale dans son ensemble, même si c’est la poésie qui est au poste de commande. »
Dans les premiers statuts on peut lire, au premier article les buts de l’association : « Garder toujours [à la Provence] sa langue, sa couleur, sa liberté de tournure, son honneur national et son beau rang d’intelligence, car, telle qu’elle est, la Provence nous plait. Par Provence, nous entendons le Midi tout entier »
« Au total, la vocation assignée au Félibrige est celle d’une avant-garde destinée à sauver la culture du pays d’oc, au prix d’un incontestable élitisme (…) Avec une ambigüité constante : ce qui est en jeu ce n’est pas seulement la langue et la culture, mais aussi et au-delà, l’âme – on dirait aujourd’hui « l’identité » – d’un pays ayant ses intérêts propres. Où l’on dépasse le seul champ littéraire.

Les félibres de la fin du 19ème : Retrouver la gloire du midi du 12ème siècle

« Un héritage qui vient des débuts du siècle, avec la redécouverte – à Paris d’ailleurs pour l’essentiel – des gloires du Midi médiéval : la poésie des troubadours, modèle pour la lyrique de l’Europe toute entière au 12e siècle, et la croisade des albigeois, présentée par un certain nombre d’historiens libéraux de la Restauration comme l’égorgement par un Nord barbare d’un Midi civilisé, tolérant et démocratique . »

« C’est ce souvenir valorisant qui justifie la stratégie des félibres dès le départ : redonner à leur langue, par un travail d’épuration graphique et linguistique, et par un travail littéraire ambitieux, le niveau et le statut qui avaient été les siens au 12e siècle. Ce qui bien entendu heurte de plein fouet les représentations ordinaires de la langue d’oc dans la France du temps. »

« Les intellectuels libéraux avaient bien pu sous la Restauration chanter la gloire de ce Midi des troubadours et des Albigeois, mais leurs successeurs immédiats, historiens comme Michelet dès 1833 et historiens de la littérature corrigent vite le tir. Et ni les uns ni les autres n’établissent de rapport entre la langue des troubadours et les « patois » dégénérés de leurs contemporains du Sud – des contemporains… au surplus assez généralement considérés comme violents, incontrôlables, assez peu civilisés somme toute. »

Langue française du Nord « empesée » contre « parole vive » des Provençaux

« Née sous un climat pluvieux , la langue française transportée en Provence Née, empesée à l’étiquette des cours, façonnée avant tout à l’usage des classes élevées, cette langue est naturellement, et le sera toujours, antipathique aux libres allures, au caractère bouillant, aux mœurs agrestes, à la parole vive et imagée des Provençaux »

« Suit un raisonnement destiné à prouver qu‘au surplus, le français, langue sèche et conventionnelle, convient certes à la science et à la philosophie, mais ne peut plus être un authentique outil de création poétique. »

« Une idée-force dans ce manifeste : il y a un lien indissoluble entre le caractère national de l’homme du sud, façonné par son milieu et son histoire, et sa langue. Le français est dès lors un intrus, à jamais. ….Dans l’immédiat, ce qui se lit dans ces lignes de Mistral, c’est un refus tranquille de considérer le français comme la langue normale du Sud. »

Parenté avec les Catalans et les langues du Sud

« En 1861, Mistral dédie à ces poètes catalans dont il vient de découvrir l’existence une ode assez explicite. Il y affirme la parenté par delà la frontière entre ces « Espagnols » et les « Français » que sont les Provençaux. Il y rappelle, en des termes très classiques, les gloires médiévales – troubadours, villes libres attachées au droit et à la liberté – et l’égorgement par les « noirs corbeaux » venus du « septentrion » aux temps de la croisade. »

« En mai 1878, à l’occasion d’une fête littéraire internationale réunissant des poètes venus de tous les pays « latins » : là, Mistral présente le Midi comme une sorte de carrefour entre les sept nations latines – il le range donc, avec la Catalogne, au côté des cinq États de langue romane, Espagne, Portugal, Italie, Roumanie, France. Mais cette audace, ballon d’essai pour suggérer l’idée d’une grande confédération latine face à l’Allemagne victorieuse, reste en réalité bien timide, et bien allusive. »

La transmission de la langue

« Mistral se garde bien de réclamer l’enseignement de la langue pour elle-même, et insiste au contraire sur le profit que l’école primaire pourrait retirer d’une prise en compte de l’acquis linguistique des petits Occitans. Son dernier discours de Santo Estello, en 1888, traite précisément du « provençal à l’école », en s’appuyant sur des remarques opportunes du linguiste Michel Bréal qui militait, à sa façon, pour l’utilisation du « patois » dans l’enseignement du français. »

- Référence de l’article : Philippe Martel, « Le Félibrige : un incertain nationalisme linguistique », Mots. Les langages du politique [En ligne], 74 | 2004, mis en ligne le 24 avril 2008, consulté le 05 janvier 2012. http://mots.revues.org. CNRS / Université Paul-Valéry, Montpellier 3.

 



 

 

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