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Kamar Idir respire l’art de la mémoire

27 mars 2008 - Dernier ajout 2 avril 2008

Alger, Marseille, Arabie Saoudite, Koweït City,… Il a vu les hommes et la terre trembler face à l’inhumanité. A bientôt 50 ans, l’artiste-journaliste-photographe « franco-algérien » agrafe toujours l’histoire des migrations aux souvenirs des Marseillais. Et, à travers son association Artriballes, tente d’insuffler aux plus jeunes son goût de la tolérance et de l’équité. Nous lui avons tiré le portrait…


 

Quand on se plonge dans la vie de Kamar Idir, on se doit de plonger dans le passé croisé de l’Algérie et de la France. Dans l’histoire de l’entre-deux rives, de vies distendues, déchirées, traversées par la Méditerranée. Car, observateur affranchi, il en est le témoin exceptionnel.
C’est dans son atelier du Domaine Ventre, dans les entrailles de la rue d’Aubagne à Marseille, qu’une discussion apaisée s’engage avec ce peintre, sculpteur, photographe, qui eut gratté la plume sur le papier, et grave encore les sons de la mémoire sur son MD [1]. Proches et loin de la rumeur du centre-ville, où je l’ai rencontré il y a plus de deux ans. Je travaillais alors sur les problèmes administratifs subis par les Chibanis, ces migrants du Maghreb vieillis là, au destin ingrat, après des années de labeur.

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Un Chibani, devant sa "cabane" et face à l’objectif de Kamar Idir
Copyright Kamar Idir

Lui, en bleu de travail, bonnet vissé sur ses longues boucles noires et chèche noué en écharpe, ne travaille pas « sur » les Chibanis. Il discute avec eux, les regarde, les écoute, les entend et les fait entendre. « Les Chibanis ne me parlent pas, ils me racontent ». Pas un jour ne se passe sans qu’il ait une pensée pour eux, pas une semaine sans un mot pour eux, dans l’émission qu’il anime le jeudi après-midi sur Radio Galère. De la Présence invisible de ces « cheveux blancs » côtoyés sans être remarqués, il a tiré en 2005 une exposition. Photos en noir et blanc de gens mis au banc [2].

Esthétique anti-conventionnelle

Focalisé sur l’autre, Kamar conte à merveille la vie des autres. Cependant lorsqu’il s’agit de se raconter lui, le message devient presque subliminal. De l’art de lire entre les lignes, entre les droites imparfaitement parallèles d’une vie alambiquée.
Fin 58, en pleine guerre, il pousse son premier cri dans la Casbah d’Alger. Quatre ans plus tard, l’indépendance est proclamée. Jeunesse passée entre la capitale algérienne et la Kabylie, du côté du village de Timerzouga où se trouve une partie de sa vaste, « incroyable et ouverte » famille. Une région qui constitue une « réserve naturelle » d’artistes, plaisante-t-il.

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Le photographe en mars 2006, sur la "Place des Oubliés" à Marseille

L’autodidacte, qui a tôt « fuit » son rôle d’écolier, n’a pourtant jamais cessé d’apprendre. Il est le seul de sa fratrie que le patriarche n’envoie pas étudier à l’étranger. Tandis que ses frères planchent en URSS, en Hongrie, ou aux Etats-Unis, il entame une formation d’ébéniste, dispensée par des professeurs allemands. Inachevée. «  Je ne pouvais pas rester enfermé, j’avais besoin d’aller à la rencontre des gens, d’être libre ». Il enchaîne stages et petits boulots et devient reporter pour différents titres de la presse algéroise. En 1986, il entre aux Beaux-arts. Encore des études qu’il ne validera pas, mais qui constitueront un tremplin. Toutefois, ce lieu de vie du monde artistique l’accapare, et durant plusieurs années, il en hante les couloirs. De son passage dans la prestigieuse école, il conserve un penchant pour l’esthétique. Et l’une de ses passions : la photo.

Une guerre, des guerres

À la suite des émeutes de la jeunesse algérienne, à l’automne 88, le fan de cinéma documentaire participe à la fondation, avec Chafik Abdi et Fathi le caricaturiste, du premier quotidien émancipé du pouvoir. Le Jeune Indépendant est en kiosque en mars 90. Dans un récent entretien – retranscrit par Gilles Suzanne, docteur-chercheur en sciences sociales – Kamar définit son activité de l’époque ainsi : « se déplacer dans le pays à la rencontre des femmes villageoises, des populations rurales, des jeunes banlieusards… Pour mettre en débat les enjeux politiques, sociaux et économiques qui traversaient l’Algérie ». Un peu plus tard, tandis que la tension monte, il co-crée l’agence photo Mirage, dans l’optique constant de fournir une information pertinente, déliée de toute censure. La première Guerre du Golfe éclate. Il est l’un des seuls journalistes algériens à partir couvrir le conflit en free lance. Sans papiers ni autorisations, dans une semi inconscience, juste « parce qu’il fallait le faire ».

Puis la situation dans son pays prend vite un tour insupportable, nauséabond même. « Nous sentions l’odeur de la mort rôder », glisse Kamar sans être sûr que je puisse comprendre, ou ne serait-ce qu’imaginer un drame que je n’ai pas vécu. En 94, les massacres. S’il n’est pas directement menacé, le journaliste voit des confrères mourir ou disparaître, quand ils ne sont pas arrêtés [3] . Un ami photographe tout juste rentré d’Espagne, le directeur des Beaux-arts et son fils… Aussi bien critique envers les fondamentalistes qu’envers le pouvoir et l’armée, Kamar dérange potentiellement. Apeurée, la famille Idir le presse de partir. Ce qu’il fait, avec Fathi.

« Aujourd’hui, mon combat, il est là »

Le Berbère, dont sa « religion est dans [sa] tête », débarque sur le Vieux continent, et transite à Milan, en Italie. Grâce à ses relations, il y travaille durant six mois. Il aurait pu choisir la Suisse, et obtenir le statut de réfugié politique que lui offrait le premier conseiller de l’ambassadeur helvète en place à Alger. Le photographe dédaigne ce pont d’or. En France, à peine arrivé, de grandes agences telle Gamma lui proposent de fixer sur pellicule les événements qui ébranlent l’Algérie. Il refuse tout net. Et entame une longue tournée qui le mènera un peu partout en Europe, enchaînant conférences et expositions.

Enfin, Kamar Idir se fixe à Marseille, où il découvre « un autre combat », pour « la communauté maghrébine en général et la communauté algérienne en particulier ». Car du fait de l’histoire, « il reste comme une tache noire sur les relations entre nos deux pays », dont on n’arrive pas à parler, qu’on n’essaie pas de dépasser.

L’image d’une France prospère, véhiculée au bled par l’un de ses oncles exilés et idéalisée, prend rapidement du plomb dans l’aile. Son oncle bûche en fait dans la mine et dort dans un foyer Sonacotra. « Les vieux, le logement, les enfants dans des écoles ghettoïsées… Je trouvais qu’il y avait des injustices, un mal-vivre, un racisme fin, un manque d’espace. Je me suis demandé ‘Pourquoi accepter de vivre dans de telles conditions ?’ ». Kamar veut comprendre : « de qui, de quoi ont-ils peur ? ». Il se met à lire, à étudier l’histoire depuis l’Empire ottoman jusqu’à la colonisation et ses conséquences.

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Copyright Kamar Idir

Son émission radio consacrée à l’Algérie (virulente, elle a été suspendue un temps, après qu’une pétition a circulé. Il faut dire qu’il avait « dépassé les limites ») devient le porte-voix des plus démunis, des plus à la marge. Radio Galère… Sa « secte », comme il l’appelle. Beaucoup de ses amis sont « rouges ». L’extrême gauche ne l’a somme toute « pas endoctriné » : « j’ai lu Trotsky, j’ai lu Marx. Mais je ne suis pas d’accord ».

Avec Dominique, sa femme, il crée l’association Artriballes. Il y offre des ateliers d’arts plastiques aux enfants du quartier et d’ailleurs. Elle y donne des cours de trapèze aérien. Objectif : « leur transmettre la connaissance de leur histoire et de leur société ». Avec des mômes de Félix Pyat, Kamar conçoit des poupées Aghandja [4] articulées. Avec d’autres encore, des caravanes, des roulottes en matériaux de récup’, sur le thème du nomadisme. Engagé dans la lutte pour le droit de tous de disposer d’un logement digne, il a à ce titre suivi les Gitans de la Renaude, dans les quartiers nord. « Aujourd’hui, on nous parle de vivre ensemble, de métissage, pourtant dans certains quartiers on ne peut parler que de ghettos ».

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Au Rouet, les Chibanis se sont longtemps battus pour leur relogement, après la destruction des immeubles, souvent insalubres, qu’ils occupaient.
Copyright Kamar Idir

Le bateau… Mon pays

Mais sa rage, sa plus grande rage, reste le sort dévolu aux Chibanis. En recueillant leur témoignage, en le diffusant, en immortalisant leur image, Kamar espère se faire « l’écho d’une histoire commune » en passe de sombrer dans l’oubli. « Je les laisse venir à moi », dit-il. « Parfois ils sont de bonne ou de mauvaise humeur, alors je prends le temps, je ne déclenche pas, je n’enregistre pas ». Il leur pose simplement les mêmes questions existentielles que lui-même s’est posé : « D’où viens-je ? Où vais-je ? ». « D’où venez-vous, où allez vous ? ».
Le photographe préserve l’intimité des Chibanis. N’a, sauf une fois, « jamais pénétré dans les chambres insalubres, pour un cliché ». Kamar préfère « faire parler » l’image, sentir dans sa composition « une atmosphère, un échange ».

« Chamboulé, cassé » par ce qu’il voit, ce qu’il entend, Kamar en néglige parfois de dormir la nuit. Passe des heures à dresser l’oreille pour capter un reportage de France Culture, ou d’Inter. « Les vieux, ils ne comprennent pas que la main-d’œuvre, ça part de son pays et ça y revient. C’est comme ça ». Nulle part chez eux, à part sur le bateau.

Et toi, Kamar, tu y retournes au « pays » ? De loin en loin, « de temps en temps ». Il ramène toujours quelque chose à ses sœurs, prend des nouvelles régulièrement de la famille. Se réinstaller en Algérie ? « Je vis ici. Je ne fais en aucun cas marche arrière ».

« Impossible » de lui coller lieu ou étiquette. Libre, Kamar Idir. L’homme presque demi centenaire, à qui quinze ans de moins iraient très bien, l’humble et « jeune indépendant » de l’art a encore bien des combats à mener.

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Copyright Kamar Idir

Association Artriballes
45-47 Domaine Ventre
A hauteur du 84, rue d’Aubagne
13001 Marseille
Tél. : 04.91.33.23.19.
Contact : artriballes@cegetel.net

 

 

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