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Joseph Marando, un photographe au zoom sociétal

18 octobre 2012 - Dernier ajout 21 octobre 2012

Depuis quarante ans, le photographe Joseph Marando suit au gré de son environnement sa quête de lumière pour immortaliser le temps. De la photographie humaniste à celle d’archives, ses clichés privilégient l’approche sociale, loin de tous montages et artifices. En 1982, deux hivers après la bavure policière qui a coûté la vie au jeune Lahouari Ben Mohamed et plongé la Cité des Flamants dans une douleur que seule tentera d’apaiser la création artistique, il immortalise la jeunesse du quartier. Trente années plus tard, avec la complicité du frère du défunt qui veut raccorder ces trois décennies d’histoire, Joseph Marando, muni cette fois de sa caméra, revient sur ses pas.


 

Il y a de ces hommes qui, par leur humilité, préfèrent rester dans l’ombre, loin du devant de la scène. Des personnes qui ont pris l’habitude de dénuder l’autre sans l’être en retour. Aujourd’hui, c’est au tour de l’autodidacte, Joseph Marando, de se dévoiler. Né de “père Italien et de mère Marocaine d’une volonté et d’une intelligence rares”, ce jeune grand-père naît en 1956 à Agadir, au Maroc, pays où il ne restera que cinq années avant de rejoindre l’arrière-pays provençal, à Forcalquier. Même vague que les rapatriés Harkis et Pieds-noirs et des Arméniens venus de Marseille. Issu d’une famille modeste, Joseph Marando reconnaît toutefois avoir été « préservé dans une structure à taille humaine et où il n’y avait pas toute cette accumulation d’agressivité ». Forcalquier est une sous-préfecture de Haute-Provence qui comptait dans les années 70 environ 3.000 habitants (aujourd’hui, moins de 5.000 sont recensés). Sa mère avait fait le choix « d’être loin de sa civilisation d’origine, alors que dans la cité, le premier réflexe qu’ont les gens venant de pays étrangers c’est de se retrouver ensemble ». C’est d’ailleurs par cette volonté d’intégration et d’implication que la famille s’est très vite fait accepter et a gagné la confiance des Forcalquiérens.

A l’école, Joseph ne se montre pas excellent élève, mais sa passion pour la photographie - développée à l’âge de 14 ans - et la démonstration de son désir de réussir lui donnent du crédit : «  comme j’étais un jeune garçon passionné et que ça se ressentait, j’ai eu la chance de recevoir l’aide des adultes que je voyais. Quand j’ai commencé la photographie, quelqu’un qui m’a passé un appareil. C’était aussi une époque où lorsque tu montrais que tu étais motivé, les adultes t’aidaient ». C’est ainsi qu’il s’initie aux rouages de la photographie faisant de la pratique son maître mot. Malgré une sociabilité indiscutable mais de nature réservé, Joseph fait de son boîtier un vecteur de communication : « certains utilisent le sport ou la musique, moi, c’était mon appareil photo ». Il aime comparer cette nature avec celle du conte du Vilain petit canard : « il n’est bien nulle part, il manque d’assurance, de culture, d’ouverture, témoigne de timidité aussi mais il a besoin de quelque chose qui l’aide à avancer ». Son besoin d’implication l’a emmené vers des fonctions lors des conseils de classe et d’administration du collège. Jamais abattu, même lorsqu’on lui a conseillé de s’engager vers des métiers manuels, laissant ce métier à l’élite, sa détermination était sans précédent. Sa personne et son engagement séduisaient. Ces récompenses reçues lors des concours photographiques de fin d’année scolaire en témoignent. Ses années lycéennes se sont déroulées sur le même modèle qu’au collège, toujours plus passionné par la photographie que la théorie. Seulement, il avait encore cette chance, qu’ à l’époque, des aides personnalisées soient mises en place pour la réussite scolaire des jeunes : « c’était une époque où chacun été traité séparément ». Une époque où ses bêtises de jeunesse lui ont valu deux éducateurs et une assistance sociale. «  Maintenant, comment mettre des éducateurs dans une cité où il n’y a aucune visibilité de la population avec laquelle on travaille. On peut maîtriser une population qui est à l’échelle humaine, mais à partir du moment où il y a dix-huit étages, c’est différent ». Les cités dont il parle, Joseph les connaît puisqu’il les étudie. Ça a d’ailleurs été l’un de ses premiers champs de travail.


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Joseph Marando, le 17 octobre 2012 ©Anne-Aurélie Morell

Du rural au citadin

Bavure policière, révolte populaire, le Marseille du XXIe siècle semble refléter le même combat de celui de la fin du XXe siècle. En 1980, Joseph Marando a 24 ans et habite toujours dans le confort de son village. A une centaine de kilomètres de là, le 18 octobre, un jeune garçon de 17 ans de la cité des Flamants (14e arr.), Lahouari Ben Mohamed, meurt sous les balles d’un policier qui avait, selon ses mots, «  la gâchette facile ». Un crime raciste qui provoque une révolte chez les habitants, se mobilisant dès le lendemain pour manifester leur inquiétude face aux actes discriminatoires. Afin d’extérioriser cette colère, les jeunes de la cité constituent une troupe théâtrale et créent la pièce « Ya Oulidi ». « Ces jeunes, qui avaient cinq années de moins que moi, avaient compris que c’est en luttant et en se battant qu’on arriverait à faire avancer les choses ». Dans le même temps, sur le plan politique, 1981 sonne l’arrivée de la gauche au pouvoir. Face aux problèmes subis par les cités et les émeutes urbaines de la banlieue lyonnaise, objets d’une couverture médiatique sans précédent, le pouvoir décide d’y répondre par la prévention. Des opérations anti-étés chauds, pour canaliser les jeunes, sont alors mises en place dès 1982 à Marseille et ailleurs : « j’ai participé à la première opération pilote et j’ai proposé à ces jeunes un atelier photographique pour qu’ils puissent avoir un regard sur leur cité ». A 26 ans, l’homme n’a que rarement quitté sa campagne : « on avait très peur d’aller dans les quartiers nord, c’était réputé être des coupe-gorge alors que c’était absolument faux ». En parallèle de cet atelier photographique, Joseph Marando réalise son tout premier reportage social dans cette cité durant une année. C’est ainsi qu’il commence à nouer des liens avec cette population issue de l’immigration, se retrouvant chez ces personnes : «  je me suis attaché à toute cette population parce que le point commun que j’avais avec eux, et c’est grâce à ça que je m’en suis rendu compte et que j’ai assumé, c’est que j’étais issu de l’immigration. Donc j’étais un peu comme eux, avec comme seule variante que j’ai été élevé à la campagne, structure villageoise où le père d’à côté, quand il te voit traîner un peu dehors, te prend par la main et te ramène chez toi ».



Pas de surfait

Jamais de surfait dans la photographie, c’est sans doute ce qui lui a donné la confiance des habitants à l’heure où chacun essayait de tirer de cette cité du sensationnel. Après cette plongée dans la photo sociale, Joseph Marando bifurque vers la photo humanitaire. Une suite logique ? Il a multiplié les missions à l’étranger pour diverses organisations, de l’ONU, au FIDA (Fonds international de développement agricole) en passant entre autres par le UNHCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) et le FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Devant des scènes parfois extrêmes, Joseph Marando s’est toujours refusé à photographier le sordide. « La façon dont je conçois mon métier, c’est que je n’ai pas à flatter les bas instincts des gens qui doivent regarder mon travail. Aujourd’hui c’est un peu le défaut de notre société, c’est que toute photographie est imaginée et a un discours derrière. C’est quelque chose auquel je n’arrive pas à m’adapter et que je n’ai pas envie de faire ».

« Pour moi, c’est une plus grosse galère de bien gagner sa vie et de ne pas être en accord avec soi-même que d’avoir pu ramer comme moi mais de pouvoir me regarder dans un miroir ». Son métier, il l’aime, il le respecte, il l’honore et son sujet tout autant. A ses débuts, le métier n’était pas le même qu’aujourd’hui ; il y a vingt ans, les reporters photographes restaient deux à trois semaines sur le terrain pour s’imprégner des lieux et de l’atmosphère. Aujourd’hui, il y a un côté surfait de la photo auquel il n’adhère pas : « je refuse de faire en sorte que notre société soit une société idéale aux yeux des gens parce que sa visualisation va dans l’imposture absolue ».

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Maroc Ordinaire.
Co-éditions Bec en l’air et Histoires de Vies, 2005. 208 pages


Un retour à ses racines

Si le photographe a sillonné l’Europe et l’Afrique pour répondre à des commandes professionnelles, il lui restait une quête personnelle, celle de ses racines. Peu d’aspect des ses deux cultures d’origine lui ont été transmises. Après une première escale en Italie, son désir était de rejoindre l’Afrique du nord et plus particulièrement le Maroc pour ainsi se constituer des souvenirs de familles, une sorte de travail de rétrospection : « j’avais un enfant dont les grands-parents maternels étaient très ancrés dans la culture provençale. Mon fils recevait une transmission très forte, et moi je me suis rendu compte que je n’avais rien à transmettre au niveau culturel. On n’a pas de passé, ni de grenier, ni d’album de famille ». Il a alors créé ses archives familiales mettant en scène, dans la plus simple dimension, sa famille et le Maroc par le biais d’un livre, Maroc Ordinaire. « Ce n’est pas de la photographie magazine d’illustration qui vante la beauté du Maroc, les charmes du voyage, les belles femmes berbères, les plages ou les riads. C’est vraiment un travail qui, je pense, servira dans trente ans. Lorsqu’un petit enfant trouvera ce bouquin dans la bibliothèque de ses grands-parents, il ira les voir en leur disant « mais ce n’est pas le Maroc que j’imaginais » et ils répondront « ce n’est pas le Maroc que l’on montre mais quand on était jeunes, c’était comme ça ». Chaque travail personnel entrepris par le photographe, également cameraman, a vocation à constituer des archives. «  Aujourd’hui, on me demande des documents d’il y a 20 ou 30 ans comme celui sur le village Saint-Michel-l’Observatoire que j’ai vendu récemment. C’est vraiment des supports qui sont devenus historiques. Mon objectif, c’est de trouver le moyen de faire des documents qui peuvent être des matériaux solides et qu’on peut réutiliser en étant des matériaux sincères ».



La boucle est bouclée

Si les clichés pris dans les années 80 à la cité des Flamants ne répondaient pas officiellement, à l’époque, à un travail d’archives, le coup de téléphone que devait recevoir Joseph du frère du défunt Lahaouri Ben Mohamed allait apporter tout le sens à son travail et relancer l’histoire. « J’ai toujours eu à l’esprit que ces photographies allaient devenir des archives mais il me manquait cette légitimité pour les exploiter ». Légitimité octroyée par Hassan Ben Mohamed, il y a deux ans, lorsqu’il pris contact avec Joseph pour mettre en synergie leur travail : « quand on travaille dans de l’intime comme ça, si on n’a pas un passeur légitime pour t’adouber, pour te dire moi frère du garçon qui a était assassiné, j’estime que ton travail est valable, je veux travailler avec toi, on n’a pas cette légitimité. C’est ce qui me manquait et aujourd’hui, elle m’a été donnée par la famille ». Hassan tente aujourd’hui de reconstituer l’histoire pour perpétuer la mémoire de son frère sous la forme d’un livre. Trente ans après ses premiers clichés de la cité, Joseph y est retourné pour fermer cette boucle de plus d’une génération. Beaucoup de personnes qui étaient passées derrière son objectif ont été retrouvées : «  les parents restent dans la cité et meurent dans la cité. Il y en a très peu qui sont sortis de cet environnement et les enfants sont allés au gré du travail et des formations qu’ils ont trouvés mais ils reviennent toujours dans la cité. Et ces jeunes qui se battaient il y a trente ans ont tous avancé dans la société. Je ne parle pas de réussite sociale, puisque quand tu es issu de l’immigration ou fils d’ouvriers tu n’as pas toutes les chances de ton côté et c’est très difficile, mais de liberté d’esprit ». En les rencontrant, l’œil du photographe a ainsi voulu questionner ces personnes sur leur parcours : «  en général, le cheminement est toujours fort. Ils se retournent sur leur passé et ça permet de voir quel est le mécanisme pour arriver à un équilibre de vie ». Une harmonie de vie qu’il décèle plutôt chez ceux « qui ont suivi une voie en accord avec eux-mêmes et pas forcément ceux qui sont devenus artistes ou qui ont de l’argent ». Mais il s’accorde également à dire que ceux «  qui ce sont le mieux débrouillés », se sont orientés et perfectionnés dans les travaux manuels. Et parmi ces habitants, en trente ans, beaucoup « sont abîmés ». Fatigués, pour la lutte qu’il a fallu mener dans cette cité plus qu’ailleurs et dans des conditions de vie qui se sont détériorées au fil des années : «  il faut bien imaginer une chose c’est qu’à Marseille il y avait des bidonvilles et un énorme besoin de loger des gens. On a construit des logements neufs, mal conçus, avec de l’amiante, pas du tout insonorisés mais c’était un progrès. Évidemment rien n’avait été fait pour la cohésion sociale et donc, petit à petit, les choses se sont organisées, les sites ont vieilli, les enfants ont grandi, il n’y a pas eu de boulot, il y a eu la montée de la drogue, et dans mes portraits il y a beaucoup de jeunes qui ne sont plus là ».

Mais ce triste drame qui a frappé la cité des Flamants, il y a jour pour jour trente-deux ans, a généré malgré tout cette force dont les habitants se sont emparés : «  la conscience d’appartenir à une cité fait que ça a donné une identité et une force à tout un groupe. Les Flamants, la Busserine et les environs ont accroché leur identité à partir de cet événement important ». 
 

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Photo de Lahouari Ben Mohamed, assassiné il y a trente-deux ans aujourd’hui : c’était le 18 octobre 1980. Le film documentaire, grâce au soutien d’Identité Parcours et Mémoires, et le livre d’Hassan Ben Mohamed vont pouvoir remplir leur fonction de réajustement de la mémoire. Peinture de ©Fathi Karkar

Joseph Marando est loin d’être le seul à s’être arrêté sur cette cité. Des sociologues, des réalisateurs et d’autres photographes ont pris le temps pour imposer leur regard comme Pierre Ciot et Yves Jeanmougin « qui ont fourni un réel travail d’engagement artistique et militant ». De cette passerelle de plus de trente ans est en train d’émerger un film de 52 minutes, en cours de finalisation, dans le cadre du programme de la DRAC et de l’ACSé (DRDJSCS) Identités, Parcours et Mémoires. « Avec ce film, je travaille avec mes propres documents, mais je réutilise les documents remarquables des photographes Pierre Ciot et Yves Jeanmougin. Comme la cité a beaucoup été photographiée suite à la mort de Lahouari et des manifestations qu’il y a eues après son décès, j’utilise vraiment toutes les archives d’une très forte densité ». Des images qui s’intègrent à la transmission d’une mémoire commune.

 

par Sarah Lehaye - Dans > Portraits



 

  • Henriette Nhung Pertus : L’exil douloureux de la « Chinoise verte »

    une pensé a vous henriette !! j admire le courage que vous avez eux pour etre encore parmi nous apres avoir vecu les pires chose qu’il puisse exister !!toutes cette haine cette souffrance dont vous avez etait victime !!j’espere que vous avez trouvé une vie tranquille sens peur et sens crainte du lendemain je vous embrasse

    par langer le Mai 2014 à 20h06

 

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