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Infiltration d’une journaliste au FN : il y a 25 ans, la marseillaise Anne Tristan créait un précédent

4 mars 2012 - Dernier ajout 5 mars 2012

Dans son livre Bienvenue au Front, Journal d’une infiltrée, en librairie depuis lundi, la journaliste Claire Checcaglini explique comment elle s’est fondue huit mois durant dans le parti de Marine Le Pen, jusqu’à se voir proposer une investiture pour les législatives. Sa conclusion : le racisme et notamment l’islamophobie y sont tangibles. En 1987, une journaliste et militante marseillaise tentait déjà l’expérience. Établie dans les quartiers nord de la ville, Anne Tristan devenait en six mois secrétaire de la section locale du XVe arrondissement. De son immersion, elle tirera l’ouvrage Au Front. Sa conclusion : les sympathisants du Front national seront bientôt « plus nombreux  ». Un quart de siècle plus tard, l’augure semble s’accomplir…


 

Scandale au Front national vs succès de librairie assuré. L’annonce de la parution du livre Bienvenue au Front, Journal d’une infiltrée commis par Claire Checcaglini a fait l’effet d’une bombe au sein du parti de Marine Le Pen. La leader frontiste a annoncé qu’elle attaquerait en justice la journaliste indépendante.

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Ces méthodes journalistiques qui veulent que l’enquêteur avance masqué, sujettes à caution pour une partie de la profession qui n’y voit pas un strict respect des principes déontologiques du métier, apparaissent inévitables à d’autres. Ainsi seulement peut-on lever des lièvres trop bien terrés, libérer une parole oublieuse de tout protocole, défardée de la com’ FN nouvelle vague, version « dédiabolisé ». C’est le cas de Claire Checcaglini : « Il me parait évident que jamais en tant que “journaliste affichée”, le maire du Plessis Robinson, Philippe Pemezec ne se serait vanté de “faire très gaffe” quant à l’attribution des logements sociaux aux Arabes dans sa ville... », répondait-elle il y a quelques jours. Voilà ce qui prévaut aujourd’hui parmi les adhérents, constate la reporter : une « islamophobie » quasi-maladive, au risque d’être redondant.

La dangerosité n’attend pas le nombre des années

25 ans en arrière, Anne Tristan empruntait les mêmes chemins détournés pour observer un parti sulfureux, intérieur comme extérieur ; une formation politique nationaliste en pleine montée en puissance. La journaliste marseillaise et militante d’extrême gauche, pour écrire Au Front posera ses valises six mois durant dans les quartiers nord de la cité. Marseille sort à peine, comme le reste de l’Hexagone, d’une décennie marquée par de nombreux crimes racistes. Et ses quartiers populaires sont sujets à « une forte implantation » du parti d’extrême droite. Elle choisira la section locale du XVe arrondissement.

Pour Anne Tristan, « le Front national développe un discours, qui est un discours soumis à des interdits », ce qui justifie sa stratégie de contournement. Au terme d’une demi-année d’immersion, la journaliste tire cette conclusion : « être au Front national aujourd’hui, c’est quelque chose d’extrêmement banal dans certaines cités de France, et extrêmement dangereux aussi ».

(voir l’intégralité de son interview)

Cette sentence trouvera un écho bien des années plus tard, qui se traduira dans les urnes au rythme des consultations électorales. Et ce, en dépit d’une représentativité au sein du parlement en berne : en 1988, deux ans après le succès du Front national aux législatives (35 députés désignés, dont 4 dans les Bouches-du-Rhône), le scrutin rebascule vers un mode majoritaire. La dose de proportionnelle introduite pour cette seule occasion sera vite supprimée. Aujourd’hui, le FN ne dispose d’aucun représentant au Palais Bourbon.

Une contemporanéité troublante

Si une génération a vu le jour depuis la relation par Anne Tristan de son expérience, ce qui ressortira d’Au Front nous rappellera quelquefois cruellement le présent. Parfois même, l’exact parallèle fera (un peu) sourire.
Comme cette éternelle crainte des uns, et lubie des autres : ou comment garder - ou grappiller - ces voix qui naviguent entre extrême droite et droite « républicaine », en une porosité idéologique déconcertante. En 1987, « les militants [FN] ont le poil facilement hérissé en parlant du RPR. Que le ministre de l’Intérieur ordonne une expulsion de clandestins et voilà mes compagnons qui se lamentent : le RPR va leur reprendre des voix, il chasse sur leurs terres ! Il faut dire que, dans le quartier, se recrutent des adhérents confus qui conservent les cartes des deux partis et exhibent l’une ou l’autre, au gré de leur humeur ou de leurs rencontres », écrit Anne Tristan. La présidentielle de 2012, et les précédentes, n’ont pas fait exception.

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La stratégie, aussi, semble ne pas avoir varié d’un iota : « S’il reste des voix à récolter, ce ne peut être que sur le terreau des déçus du gouvernement. […] Pour convaincre ces indécis, il va falloir jouer serré et surtout, ne pas les effaroucher ».

Et ce discours, prononcé par Jean-Marie Le Pen un 4 avril devant ses partisans provençaux, dans lequel il « évoque l’avenir » : « Le temps viendra où le Front national prendra la direction de Marseille ». Puis de poursuivre, sur un mode que ne renierait pas sa fille Marine « […] Nous déclencherons alors l’enquête minutieuse sur la gestion socialiste de cette ville et je voudrais rappeler à Madame Edmonde [Defferre] que pour grimper au cocotier il faut avoir le caleçon propre et que pour donner des leçons de morale, ce qui est le péché mignon du socialisme capitaliste et académique, il ne faut pas que des dizaines de fonctionnaires de la mairie soient aux Baumettes »…

« Un calibre dans le sac »

L’anti-droite et l’anti-gauche frontiste n’étant plus à démontrer, restait la violence. Cette « vingt-cinquième heure, l’heure qui selon Le Pen ne se produit jamais, l’heure à laquelle les lepénistes les plus calmes sous l’effet de masse passent à l’acte ». Et toujours cette double-face assumée et travaillée, qu’un militant résume après une démonstration de force : « C’est pas le jour qu’il faut les fracasser les Arabes [sic]. C’est la nuit, tu prends ta voiture, tu t’en chopes un, le lendemain : pas vu pas pris. En public, par contre, faut rester correct, parce que le gouvernement il attend que ça pour nous dissoudre ».

Leurs idées ne suffisent apparemment pas à défendre les prosélytes frontistes. À défaut donc d’user du savoir comme une arme, ils préfèrent en trimballer de vraies, d’armes, des fois qu’elles causeraient mieux qu’eux. Les manifestations FN se seraient donc déroulées sous la haute protection de pétards tout ce qu’il y a de fonctionnel. « L’épouse de Désiré a apporté « le calibre » et le cache sous son bras dans un sac en plastique. On ne sait jamais ce qui peut arriver au cours de ce périple. Sous d’autres bras, se cachent d’autres sacs en plastique... », témoigne Anne Tristan dans son livre.

Mais de là à en faire usage ? En 1995, le jeune marseillais Ibrahim Ali tombait sous les balles de colleurs d’affiche du Front national. C’était dans le XVe arrondissement.

D’une époque l’autre

Un an après la publication de son ouvrage, Anne Tristan écrira : « Poujadiste, protestataire, électeurs paumés, brebis égarées, les mots rassurent, les mots endorment. Un seul réveille et fait sursauter, le seul qui ose nommer ce à quoi chacun pense confusément : « fascisme ». Cette étiquette-là, les lepénistes la rejettent avec vigueur. […] Les sympathisants de Le Pen ne sont pas les seuls à ergoter, d’autres les rejoignent qui y ont intérêt, dans leurs troubles jeux d’alliance ».

Un petit soldat lepéniste assure à la jeune femme : « Les gens sont des moutons, quand ils vont voir qu’on était si nombreux, qu’il n’y a pas eu un Français contre nous, ils vont venir !... Vous allez voir, on était nombreux mais on va être encore plus nombreux ».

Et Anne Tristan de conclure : « Le temps allait lui donner raison... »

*Extraits à lire sur Vacarme, qui recèle le texte du livre d’Anne Tristan Au Front dans son entier. Précieux, quand on sait que l’édition originale est épuisée et introuvable.

 

 

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