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Henriette Nhung Pertus : L’exil douloureux de la « Chinoise verte »

17 avril 2009

Metteur en scène et présidente de la Compagnie « Trafic d’Arts II », Henriette Nhung Pertus se consacre depuis plus de 25 ans à développer le goût et l’intérêt pour la culture dans les quartiers d’Aix-en-Provence et de Marseille. Une carrière entièrement vouée à faire découvrir la beauté de la langue française et faire connaître aux plus petits les vertus de l’écriture et de la lecture « qui aident à se reconstruire ».
Une aventure en couleurs, pour celle qui vient tout droit du Vietnam et qui nous raconte ici, son arrivée en France, ses doutes, ses peurs et ses regrets …


 

Fille de Lê Phi Nhung et de Claude Sauret, un navigateur français, Henriette Nhung est née en mai 1945 au nord du Vietnam, dans la ville maritime de Haiphong, à environ 100 km de Hanoi, la capitale. Elle n’a alors que 4 mois lorsque les troupes du Vietminh, sous l’autorité d’Hô Chi Minh, proclame l’indépendance du Vietnam. Un évènement de bonne augure pour la petite famille mais qui se révèlera tout autre dans les mois suivants. En effet, la France voulant maintenir sa souveraineté pour reconstituer l’ancien empire, est alors réticente à reconnaître la République démocratique du Vietnam. Chassée par les Japonais en mars 1945, elle n’a cessé depuis de déclarer son intention de restaurer son autorité en Indochine. Les mois qui arrivent sont alors lourds de conséquences.

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Henriette Nhung et sa mère

Les incidents opposant les forces du Vietminh aux forces françaises prennent de plus en plus de l’ampleur. En novembre 1946, Haiphong, surnommée « la Venise de Tonkin » par les français est violemment bombardée par les troupes de l’Amiral Thierry d’Argenlieu. Plusieurs milliers de personnes y perdent la vie. Le grand port de la ville et plusieurs quartiers sont détruits. Le parti communiste vietnamien d’Hô Chi Minh lance alors une insurrection générale contre le colonisateur français. La guerre d’Indochine éclate.

La famille, saine et sauve, prend alors l’initiative de quitter la ville pour rejoindre le Sud du Vietnam. Claude Sauret, navigateur dans la marine marchande française, installe sa famille sur les rives du fleuve Dong Nai à Hô Chi Ming ville, anciennement Saigon jusqu’en 1975. Une ville située à proximité du delta du Mékong.
La jeune fille qui n’a alors qu’un an et demi y mènera « une vie assez dorée, une vie de princesse » passée aux côtés de sa nourrice Mahai, sa « deuxième mère ». « Elle passait des heures à laver mes longs cheveux dans le jardin, situé derrière la maison » se souvient elle.
Une vie « agréable » ponctuée d’évènements « inoubliables ». Parmi lesquels, la plus grande fête vietnamienne de l’année, la fête du Têt célébrant le passage au nouvel an chinois. Selon la tradition, c’est le seul moment de l’année où les âmes des morts reviennent sur terre. Cette fête réservée au culte des ancêtres est source « d’une liesse extraordinaire » se souvient Henriette Nhung.
Trois jours de fête pour cette célébration particulière au cours de laquelle les curieux pouvaient admirer la danse colorée du dragon, rythmée aux sons du crépitement des pétards.
« On mangeait du Bang Chung. » Ce mets traditionnel vietnamien typique des célébrations du Têt est fait « de riz, de viande de porc et de fèves de soja ». Il est enveloppé dans une feuille de bambou pour être déposé sur l’autel des ancêtres. « Le Bang Chung incarne les trésors du peuple vietnamien » explique Henriette. « Ce jour exceptionnel était l’occasion de faire de belles promenades en direction de la Pagode, où se mêlaient les odeurs des épices, du poivre, »du santal qui brulaient dans les encensoirs.
La fête du « Thê Trung Thu » ou fête de la mi-automne « était tout aussi magique ». Célébrée au cours d’une nuit de pleine lune, (le 15e soir du huitième mois lunaire), « les enfants masqués investissaient la ville avec des lampions. »

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Claude Sauret accompagné de ses deux aînés à Saigon

Un départ « douloureux » mais impératif

Tous ces instants de bonheur et de joies ne resteront plus que des souvenirs pour la jeune fille qui du jour au lendemain va se voir plonger dans un autre univers. En effet, Henriette Nhung a 14 ans lorsque son père décide de les mener loin du conflit qui se mettait en place et qui allait opposer le Nord du Vietnam, communiste, au Sud, nationaliste, soutenu par les américains. Pour échapper à la Guerre du Vietnam qui fera plus de 4 millions de victimes civils sud-vietnamiennes et un million de blessés, le départ se fait en toute hâte à l’hiver 1959. Désormais tout allait changer.
L’arrivée en France se fait dans la douleur. L’adaptation est difficile pour la famille de Saigon, dépaysée, et qui atterrit dans le village de Château Gombert à Marseille. Henriette se souvient : « J’ai été frappée par le climat épouvantable en France. J’avais les lèvres gercées pendant un an. Je n’avais pas l’habitude de porter des manteaux aussi lourds et des chaussures fermées. Au Vietnam, il fait chaud quand il pleut. Les jours de chaleur, on attendait la pluie. Et quant elle était là, on courait nu en hurlant de joie » dit-elle avec un sourire nostalgique.
Les souvenirs laissés au pays, la peur de l’inconnu et le barrage de la langue, plongeaient la jeune fille dans la mélancolie. « Je pleurais tous les jours. Je me souviens de mon arrivée en gare Saint Charles. J’étais marqué par l’accent des Marseillais. Je me demandais s’ils parlaient français. Je serrais très fort la main de mon père parce que j’avais peur ».

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« Les Chinois verts »

La vie à Marseille se révèle difficile. Plus de nourrices, plus de bonnes, il fallait à nouveau travailler. La vie est chère et d’autant plus difficile que Claude Sauret est toujours en déplacement. Le plus dur fût d’affronter les regards et les moqueries des Marseillais du village. « Il y’avait beaucoup de racisme à l’époque. On nous appelait les Chinois verts et je ne sais toujours pas pourquoi ».

L’intégration fût beaucoup plus difficile pour la mère d’Henriette Nhung « qui a énormément souffert ». La communauté vietnamienne à Château Gombert était peu nombreuse, « elle a eu du mal à s’intégrer au début. Cela l’a rendu tellement malade. Elle avait la tuberculose ». Mais elle réussira de fil en aiguille à recréer son cercle d’amitié autour de vietnamiens de Marseille.
« Elle a réussi à fabriquer son Vietnam à elle. Le seul regret c’est qu’elle ne l’a pas partagé avec nous » insiste la « femme d’aujourd’hui. »

Le barrage de la langue n’était plus qu’un vague souvenir. A son retour du sanatorium où elle y est restée un an, Lê Phi Nhung parlait très bien le français. « A la maison elle ne répondait qu’en Français. C’était un peu dommage surtout pour mes frères et sœurs » regrette l’ainée de cette fratrie de 5 enfants.

La culture pour point d’attache

Après des études d’infirmières et de Chinois, Henriette se passionne pour le Théâtre. « J’habitais à côté d’un théâtre épique traditionnel chinois » se souvient-elle. N’ayant plus l’âge pour faire une école de Théâtre, elle multiplie les stages. Grâce à sa force de caractère, elle réussit à devenir comédienne puis metteur en scène. « Je m’y suis mise un peu en retard mais j’ai vite joué ».

Quelques années plus tard, cette autodidacte passionnée mettra alors son talent au service des quartiers d’Aix-en-Provence et de Marseille. La jeune femme est invitée à faire des lectures à haute voix dans les écoles puis dans les foyers. Le développement culturel devient « un enjeu social ». Elle crée alors en 1992 la Compagnie Trafic d’arts II (création théâtrale et développement culturel) installée au cœur du quartier du Jas de Bouffan où elle effectue un travail de proximité et de médiation culturelle autour des 30 000 habitants de ce quartier qui « est un désert culturel » regrette-t-elle.

La manifestation qu’elle organise tous les ans, « Ma ville est un grand Livre » a pour but de démocratiser la lecture et ce, dés le plus jeune âge. « La lecture participe à la construction de soi et de la découverte du monde. Sensibiliser, former à la lecture, à l’écrit est un enjeu politique, culturel et social. Mais, le livre n’est pas forcément partout, ou dans toutes les familles ; pour certains enfants, leur raconter des histoires peut-être exceptionnel, aller à la bibliothèque aussi… Face à ces inégalités, il peut-être nécessaire de créer une rencontre ou des rencontres avec le livre, de multiplier et de diversifier les occasions de ces rencontres. » La prochaine édition de « Ma ville est un grand livre est prévue pour 2010.

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Henriette Nhung Pertus

Soigner les maux par les mots

Personne ne fera changer d’avis la comédienne. « La lecture et l’écriture aident à vivre ». Elle ressort alors une interview de l’anthropologue Michèle Petit. Cette dernière affirme que « la lecture aide à se reconstruire. Il y’a un aspect réparateur pour ceux qui ont traversé de grandes épreuves. On a besoin de biens culturels et particulièrement de livres pour contenir la peur et transformer les inquiétudes ou les chagrins en idées. » Henriette ne dira pas le contraire. Les séances de lecture à haute voix ont fait leurs preuves en Argentine et en Colombie. « Des ex-guérilleros murés dans le silence se sont remis à parler. Les femmes démunis et déprimées ont retrouvé le plaisir de chanter et de raconter ».

On comprend alors pourquoi Henriette Nhung accorde autant d’importance à la culture. Car c’est à travers la lecture, l’écriture et le théâtre qu’elle trouvera la force « d’exorciser le Vietnam douloureux ». En effet, en contact avec la communauté vietnamienne de Marseille, elle se lance en 2002 dans un travail de titan. Comment vit-on quand on a vu sa vie coupée en deux par l’exil ? « J’ai interviewé des femmes vietnamiennes qui ont vécu l’histoire de ma mère et qui ont suivi « le blanc » ». Des témoignages de trois générations de femmes qu’elle confiera à Michel Azama et qui en fera une pièce de Théâtre : « Contes d’Exil ». « Beaucoup plus qu’en allant au Vietnam ce travail m’a permis d’exorciser énormément de choses. Cela m’a permis de dire : « ce n’est plus le Vietnam douloureux ».

Un retour à ses racines qui lui aura permis de mieux connaître l’histoire de son pays natal. Rappelant fièrement les rencontres-débats qu’elle avait organisé autour du livre de Nelcya Delanoë « Poussières d’empire » qui n’est rien d’autre que le témoignages des réalités que les guerres ont imposé en particulier aux supplétifs algériens, marocains, tunisiens, sénégalais qui ont été faire la guerre en Indochine.

« Je ne savais pas que de nombreux soldats marocains de l’armée française avaient rallié l’armée d’Hô Chi Minh et avaient épousé des femmes vietnamiennes, et qu’au bout d’une vingtaine d’années, ils avaient regagné le Maroc en compagnie de leur famille. » Une solidarité entre colonisés qui n’est pas pour lui déplaire.
Au Vietnam elle n’y retournera qu’en 1996. Plongée dans la nostalgie, elle avoue à demi mot : « j’aurais préféré rester là bas. Maintenant, je n’ai plus ma place. La seule chose qui me manque, c’est ma nourrice que je n’ai jamais revu. »

 



 

 

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