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Gouvernement Hollande-Ayrault : la fin de la diversité exotique ?

21 mai 2012

Une interview de Vincent Geisser, chercheur à l’Institut français sur le Proche-Orient (Ipfo) de Beyrouth. Dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, éditions de L’Atelier, 2012 (avec Michaël Béchir Ayari).

Le 16 mai, le nouveau président de la République, François Hollande, dévoilait la composition du nouveau gouvernement. Au regard des sujets qui ont fait la réputation internationale du politologue Vincent Geisser nous avons demandé à ce Marseillais d’adoption son sentiment sur les nominations des ministres qui vont œuvrer autour de Jean-Marc Ayrault. De son analyse de la diversité estampillée Hollande à la nouvelle politique susceptible d’être menée vis-à-vis du Proche-Orient et des « Dictateurs en sursis »* nous avons demandé à ce visionnaire si ce nouveau plumage méritait des hommages.


 

Avant de rentrer dans le vif du sujet, un petit mot sur le vote massif des banlieues et tout particulièrement des catégories de citoyens issus de la « diversité » au bénéfice du candidat Hollande. A votre avis s’agit-il plus d’un vote d’adhésion au programme socialiste ou l’expression d’un rejet du Sarkozysme ?

Il n’y a pas encore eu d’études sérieuses sur le vote des « Français issus de » lors de la dernière élection présidentielle. Il faut attendre les résultats des premières enquêtes. Toutefois, on peut émettre plusieurs hypothèses au regard des élections précédentes. Je voudrais tout d’abord chasser l’idée de « vote communautaire » qui a été largement instrumentalisée par certains responsables de l’UMP. Le vote massif des Français héritiers de l’immigration en faveur de la gauche, en général, et de François Hollande, en particulier, s’explique par des facteurs sociologiques classiques, liés aux origines sociales, aux parcours migratoires, aux lieux de résidence… A ces raisons d’ordre sociologique, il faut ajouter un facteur que l’on pourrait qualifier de « symbolique », sans qu’il faille forcément le considérer comme « identitaire » ou « communautaire ». Chez beaucoup de Français héritiers de l’immigration, y compris chez ceux qui seraient plutôt conservateurs sur le plan des mœurs et des valeurs, la droite reste largement associée aux idées xénophobes et anti-immigrés. Voter à droite, c’est en quelque sorte se renier, renier l’histoire de ses parents et de sa famille. Nous avons eu un phénomène comparable chez les Noirs américains, et même chez les Juifs des USA (même si actuellement cette tendance est moins évidente) qui votaient massivement pour le Parti démocrate par rejet des thèses xénophobes de certains politiciens républicains. De ce fait, en France, la gauche continue à bénéficier d’une rente de situation électorale : les électeurs issus de l’immigration maghrébine, africaine, turque ou des Dom-Tom ont tendance à voter à gauche par fidélité à une certaine « mémoire familiale » et par rejet d’une droite qui reste, malgré ses efforts de normalisation, identifiée au populisme anti-immigrés. Au début de son mandat, on pouvait penser que Nicolas Sarkozy inverserait la tendance, en cherchant à créer des « ponts » et des « relais » dans l’électorat des Français héritiers de l’immigration. L’UMP avait d’ailleurs développé une stratégie en ce sens, en se présentant comme « la championne de la diversité républicaine ». On se souvient des initiatives symboliques de Nicolas Sarkozy en faveur de la diversité et même d’une volonté affichée en faveur d’une discrimination positive « à la française ». Mais dans le deuxième temps de son mandat, le président de la République a totalement changé de cap. Il a progressivement délaissé le thème de la diversité au profit d’un discours nationaliste aux accents parfois xénophobes, dans le but de récupérer l’électorat d’extrême droite. Il a même érigé l’islamophobie en ligne quasi-officielle de sa campagne électorale. Il a clairement cherché à opposer les Français entre eux, en instrumentalisant la peur des communautarismes. En définitive, si les Français héritiers de l’immigration avaient déjà tendance à voter à gauche, le populisme sarkozyste les a davantage confortés dans ce choix. En ce sens, François Hollande peut remercier les quartiers populaires et les classes moyennes héritières de l’immigration et des Dom-Tom qui ont très largement contribué à sa victoire. Il faut simplement espérer que le PS ne l’utilise pas comme une rente de situation à vie, en considérant les « Noirs et les Arabes » comme un électorat naturellement acquis.

François Hollande vient d’annoncer la composition de son gouvernement. Le nouveau président de la République a-t-il rendu enfin « justice » à la diversité, ou s’agit-il d’un nouveau casting diversité-diversion ?

A titre personnel, la notion de « diversité » me gène beaucoup. J’ai eu maintes fois l’occasion de mettre en évidence ses effets pervers. Car, c’est une notion qui entretient le préjugé selon lequel il y aurait d’un côté des « Français divers » et de l’autre des « Français normaux » (minoritaires versus Gaulois). La thématique de la diversité favorise une ethnicisation des représentations politiques et sociales, et ne fait que masquer les véritables problèmes de discrimination. Il faut avouer que le PS reste très largement prisonnier de cette problématique de la « diversité ». Toutefois, reconnaissons également que pour la première fois de l’histoire politique française, la composition du gouvernement ne fait pas appel à une diversité purement cosmétique et exotique. Les nouveaux promus sont loin d’être des marionnettes exotiques. La majorité d’entre eux ont une solide

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expérience politique : Christiane Taubira représente l’une des grandes figures de la gauche républicaine ; George Pau-Langevin a un parcours associatif riche (ancienne présidente du MRAP) et siège à l’Assemblée nationale ; Kader Arif, député européen est aussi le patron des socialistes de la Haute Garonne ; Najet Belkacem-Vallaud, en dépit de sa jeunesse, a déjà une solide expérience politique locale en région Rhône-Alpes. Oui, les nouveaux promus de la diversité sont de véritables professionnels de la politique et ont presque tous un enracinement électoral local qui ne doit rien au « fait du Prince ». L’exception serait peut-être Yamina Benguigui qui n’est pas une femme politique mais une femme de culture. Elle pourrait encore faire penser à la figure de la « diversité exotique ». Mais, même elle, a désormais un mandat local : elle est adjointe au maire de Paris. En somme, la composition de ce gouvernement est plutôt encourageante : elle combine l’héritage de la diversité alibi à une logique de méritocratie républicaine qui ne se base plus seulement sur le mélanome des promus. Comme on pourrait l’écrire sur un bulletin scolaire : « efforts encourageants mais peut mieux faire ! ». Nous ne sommes plus, comme avec Nicolas Sarkozy, dans la « diversité de diversion ». Une nouvelle étape a été franchie.

Vous aviez critiqué il y a quelques années avec Aziz Zemmouri dans votre ouvrage « Marianne et Allah » (éditions La Découverte 2007) les contradictions de la politique française (de gauche comme de droite) vis-à-vis de la question musulmane. Avec ce nouveau gouvernement peut-t-on envisager une rupture ?

Il est encore trop tôt pour se prononcer, car le gouvernement commence à peine à travailler. Il est clair, que depuis les années 1980, les gouvernements de gauche et de droite, ont traité la « question musulmane » sur un mode particulariste, en confortant l’idée d’une « 

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exception musulmane » à la laïcité. L’Etat ne cesse d’intervenir dans les affaires musulmanes, comme si pour les responsables politiques français la laïcité pleine et entière ne s’appliquait pas aux musulmans. Sur ce plan, l’expérience sarkozyenne a été désastreuse : il rêvait d’avoir des notables musulmans à sa botte et de ce fait, il a transformé le Conseil français du culte musulman (CFCM) en instance de « béni oui-oui ». Il faut espérer que le nouveau ministre de l’Intérieur, qui a aussi en charge les cultes, Manuel Valls, applique enfin une « politique laïque » aux musulmans de France et qu’il renonce à tout interventionnisme étatique. Le CFCM doit devenir une instance réellement indépendante et non une assemblée communautaire au service d’ambitions politiques. Manuels Valls se dit partisan d’une « vraie laïcité » : on le jugera à l’épreuve des faits. Résistera t-il à tout interventionnisme intempestif dans les « affaires musulmanes » ? Aura-t-il le courage de limiter l’intervention des Etats étrangers dans le paysage musulman français ? Cela suppose qu’on traite les musulmans comme des citoyens et non comme des sujets qui obéiraient aux ordres et aux injonctions de notables communautaires sous contrôle des pays d’origine.

Du côté de la politique arabe, que peut-on attendre du nouveau gouvernement ?

Personnellement, je n’ai jamais beaucoup aimé ce terme de « politique arabe » car jusqu’à présent cette politique consistait surtout à soutenir les dictateurs en place. Au-delà même de la région arabe, il faut espérer que le Quai d’Orsay (ministère des Affaires étrangères et européennes) retrouve un rôle moteur et qu’il intègre davantage la donnée « société civile » dans sa relation aux Etats. Sur ce plan, tout reste à faire. Et, je ne suis pas très optimiste car les vieux réflexes perdurent. La France officielle éprouve toujours des difficultés à parler aux peuples arabes, préférant passer par des élites francophiles qui sont souvent coupées de leur propre société. L’un des défis du nouveau gouvernement sera donc d’encourager une « diplomatie française » plus proche des aspirations des peuples et non des dictateurs ou des autocrates. C’est toute notre relation au monde arabe qu’il convient désormais de repenser, si nous voulons être entendu de l’autre côté de la Méditerranée. Cela suppose aussi que nous sortions de notre hypocrisie étatique à l’égard d’Israël qui doit être traité comme un « Etat normal », rien de moins, rien de plus. La France a une carte à jouer, en défendant une position équilibrée au Moyen-Orient qui ne soit pas perçue par les sociétés arabes comme trop « pro-israélienne ». La France ne pourra retrouver une certaine aura sur le plan international que si elle est capable d’initiatives audacieuses, en favorisant partout dans le monde les partisans de la paix, en isolant les prêcheurs de haine. L’un des éléments de crédibilité de la politique étrangère française réside précisément dans cette capacité à « parler vrai » aux Israéliens, et d’arrêter de nous faire croire qu’un gouvernement d’extrême droite puisse être porteur de la moindre initiative de paix… De ce point de vue, les dirigeants socialistes doivent faire leur examen critique s’ils veulent retrouver une certaine respectabilité internationale auprès des Etats mais surtout auprès des peuples arabes.

* Titre de l’ouvrage d’entretien de Vincent Geisser avec l’opposant Tunisien Moncef Marzouki paru aux éditions de L’Atelier en 2009 avant le déclenchement des révolutions arabes. M. Marzouki est devenu depuis président de la République tunisienne !

A lire également : Discriminer pour mieux régner. Enquête sur la diversité dans les partis politiques français, éditions de L’Atelier, 2008 (avec El Yamine Soum).

 

 

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