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Gaz’Art

18 décembre 2012 - Dernier ajout 19 décembre 2012

Après un mois passé en résidence à l’École supérieure d’Art d’Aix-en-Provence, Salman Nawati vient de regagner Gaza, en Palestine. Nous avons rencontré ce jeune artiste féru de peinture française. Ambiance LaboFictions, port d’attache : Marseille-Provence 2013.


 

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L’artiste gazaoui Salman Nawati, lors de sa résidence à l’École d’Art d’Aix-en-Provence. ©A.-A.M./Med’in Marseille

Sa voix est feutrée, toute en retenue. Elle contraste avec les volumes anguleux et colossaux de l’Atelier vidéo où nous reçoit Salman Nawati. L’artiste palestinien a posé ses bagages à l’ESA (École supérieure d’Art d’Aix) depuis bientôt un mois, pour une résidence organisée dans le cadre du projet LaboFictions. En ligne de mire, MP 2013 et son projet Campus. À ses côtés, François Lejault, vidéaste et prof qui a présidé à sa venue, évoque leur rencontre l’an passé, lors d’une biennale d’art vidéo organisée en Cisjordanie par la Al Qattan Foundation : « J’ai été invité au mois de juin pour mener un workshop dans une galerie à Ramallah. Avec la dizaine de participants, artistes confirmés ou non, on a fait des films pendant dix jours. J’y ai rencontré des artistes très intéressants et j’ai eu envie de les recontacter par le biais de la fondation. Aujourd’hui Salman est là ».

Flux de connaissances…

Peintre, sculpteur, plasticien et même musicien : à tout juste 25 ans, le jeune homme développe une œuvre déjà incroyablement aboutie. Formé à la Faculty of Fine Arts de l’université d’Al Aqsa à Gaza, il y a enseigné un an en tant qu’assistant avant de rejoindre l’équipe du Al Qattan Center, réputé pour son engagement en faveur de l’éducation des enfants. La vidéo fait partie intégrante de sa démarche : « Parfois, une idée artistique sociale, humaine, me traverse et l’image, la peinture ne sont pas assez. J’ai besoin de mouvement, de voix, de voir plusieurs réactions. Ce n’est pas le cas pour tous les thèmes, seulement pour quelques-uns ».
Peut-être y discerne-t-il « ce sentiment de liberté que procure la souplesse du support, moyen de faire passer des choses plus difficiles à exprimer dans les champs plus traditionnels de l’art », présume François Lejault, qui loue « l’extraordinaire force de travail » de Salman Nawati, qui s’est rapidement fondu dans l’école, trouvant ses marques et s’attachant l’amitié de ses pairs avec une facilité singulière. À l’ESA, l’artiste a pu se confronter à des méthodes et outils inconnus ou méconnus de lui : logiciels d’édition à la « qualité parfaite », environnement macintosh,… À peine arrivé, il participait d’ailleurs à un workshop à la Friche Belle de Mai, à Marseille, entouré de vingt-cinq artistes croate, costaricain, dunkerquois, rennais…

… et courants d’art

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Oeuvre extraite de la série Collage art ©Salman Nawati

Une multitude d’interrogations, d’expériences traversent et muent la fibre créatrice de l’artiste gazaoui. Dans un anglais quoique basic, il image la palette de sentiments qui l’animent, le secouent, l’oppressent, le stressent. Du temps qui passe irrémédiablement et qui lui fait obstacle : « Il faut toujours se presser, ne pas s’arrêter, et il y a un mur dans mon pays, beaucoup de gens meurent et on n’a pas le temps de s’y attarder, de dessiner ou faire quoi que ce soit. Il faut bouger, bouger perpétuellement, et cela m’impacte tellement négativement. J’ai beaucoup peint à ce sujet, et j’ai construit une installation vidéo pour arrêter le temps, car le temps me tue, il est trop fort, impossible de le stopper ».
Il délaisse ce « non-problème » occupant pourtant l’humanité entière pour se consacrer à une nouvelle gêne, physique celle-là mais dont les retentissements sur la psyché ont la particularité d’être si bien partagés des Hommes : «  j’ai des douleurs au niveau de ma nuque, des cervicales, parce que je joue tout le temps du piano, je peins, je suis courbé. Beaucoup de gens ont le même problème, artistes, informaticiens,… ». Il en tire une série de collages papier, images de personnalités de différentes cultures et horizons découpées dans des magazines et dont il a détaché la tête du corps, « seulement reliés l’un à l’autre par un fil, une ligne », arabesque rouge ou noire qui symbolise ce mal que « personne ne voit, que personne n’imagine que je ressens ».
Puis il a fait du réel son terrain de jeu, imaginant que pour tout artiste, quel que soit son lieu de création, cette perception universelle de l’art est ressentie indifféremment. Une réalité qui a fait naître lors de sa résidence à Aix un film clair-obscur à rebours, présenté lors de la soirée donnée en son honneur avant qu’il ne reprenne la route vers Gaza.

Une certaine idée de la France

Avant cela, Salman Nawati se sera imprégné de l’atmosphère culturelle française, qui lui est si chère. « Quand j’ai commencé à étudier l’art, l’histoire de l’art, j’ai énormément lu et appris sur ces nombreuses personnalités du monde de l’art qui ont séjourné en France. Je rêvais de visiter ce pays, d’arpenter ses musées, de sentir ce qu’ont pu ressentir ces artistes ! ». Admirateur sans borne de Van Gogh et Cézanne, dont le style n’est pas étranger aux touches de couleurs qui émaillent sa peinture, il ne revient toujours pas d’avoir pu contempler la montagne Saint-Victoire représentée sans fin par le peintre provençal, d’avoir visité son atelier, niché sur les hauteurs d’Aix.
À Paris, où il a passé une semaine hébergé à la Cité internationale, le Palestinien a laissé libre cours à sa boulimie visuelle, parcourant sans relâche la Capitale, le Louvre, Versailles, Orsay, mangeant des yeux des Lautrec et Monet « de 8h à 1h du matin ». Il rend hommage à la Ville Lumière dans une carte postale vidéo pour laquelle tous les protagonistes de l’École d’art ont été mis à contribution.

Lui qui a visité l’Allemagne porte sur la France un regard mitigé, et pas aussi idyllique qu’on pourrait le penser : « on y ressent beaucoup de difficultés, de problèmes sociétaux et humains. La plupart des gens n’ont pas de relations, certains prennent de la drogue, il y a des gens qui dorment dans la rue, beaucoup de pauvres ».

Être artiste à Gaza

Après ce constat, qu’en conclure des Territoires Palestiniens ? Quelles y sont les conditions de vie des artistes ? Là encore le jugement porté par Salman Nawati détonne par sa crudité : « Ce n’est pas facile d’être un artiste à Gaza, mais c’est aussi source d’inspiration. Vous avez en permanence de la rancœur, des sentiments mauvais que créent la guerre, les morts, le manque de travail, les nerfs. Si je restais dans un pays comme l’Allemagne, avec ses paysages, ses animaux, je ne peindrais que le soleil et des arbres ! s’amuse-t-il. Gaza suscite beaucoup d’images ».
L’actualité, sa famille, les rencontres fortuites, les enfants qui rient, le bruit de la pluie, le piano qu’il joue, autant de données et de détails qui « nourrissent [son] esprit ». Depuis son petit atelier qu’il rejoint après le travail, il dessine, peint, sculpte, coupe, colle ; pastel, acrylique, carton, papier, cheveux, filets de pêche… L’accession de sa patrie au statut de pays observateur à l’ONU ? « Une bonne chose, qu’il nous faudra suivre de près. Nous devons avoir une vie de paix, de liberté, même si ces questions impliquent avant tout les États ».
La Palestine, comme d’autres nations du pourtour méditerranéen est « un pays jeune, qui fait montre d’une très grande énergie, rappelle François Lejault. J’y ai rencontré des artistes très engagés politiquement et ça se voyait dans leurs travaux, et d’autres qui avaient envie aussi de faire de l’art qui n’y soit pas rattaché, uniquement dans le champ de l’art contemporain ». L’enseignant s’est laissé surprendre par l’ambiance de Ramallah, gigantesque chantier où partout poussent des buildings, et où l’activité culturelle est intense. Un nouveau workshop de vidéo de création devrait d’ailleurs se dérouler dans la ville, en juin prochain.

- Découvrir l’art de Salman Nawati :
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