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Frantz Fanon, révolutionnaire visionnaire

20 juin 2011 - Dernier ajout 24 juin 2011

Cinquante ans que le théoricien des indépendances s’est éteint dans la fleur de l’âge, léguant une œuvre dense et prophétique pour beaucoup, un combat inachevé pour la décolonisation des esprits et des nations. Dans un contexte de soulèvements populaires en Afrique du Nord, relire Fanon éclaire ces événements contemporains à l’aune de la portée historique de ses textes. 2011 voit la reconnaissance par la France de l’auteur des Damnés de la Terre, inscrit au Recueil des Célébrations nationales. En contrepoint de cérémonies officielles a minima - particulièrement en Métropole - la radio marseillaise Galère et le Comité Mam’ Ega ont décidé de commémorer sa mémoire tout au long de l’année.


 

Il est peut-être l’un des psychiatres les plus connus au monde. En décembre 1961, Frantz Fanon n’a que 36 ans quand une leucémie particulièrement agressive le fauche. Malgré une mort précoce, il laisse à la postérité une œuvre nourrie, à l’influence notable auprès des combattants anticoloniaux et antiségrégationnistes de tous horizons. Une pensée qui paraît avoir encore des répercussions aujourd’hui, semblant prédire les révolutions arabes qui ébranlent désormais les régimes autocratiques et autoritaires, aux règnes interminables, du Maghreb et du Machrek.

Celui que l’on nomme volontiers le « théoricien des indépendances » n’avait-il pas pressenti que l’accession à l’autonomie des pays autrefois jugulés par les puissances colonisatrices ne signait pas pour autant l’affranchissement des peuples ? Ainsi, dans le chapitre « Décolonisation et indépendance » du recueil Pour la révolution africaine, compilant quelques-uns de ses écrits politiques et publié post-mortem en 1964, Fanon prévient : « La libération de l’individu ne suit pas la libération nationale. Une authentique libération nationale n’existe que dans la mesure expresse où l’individu a amorcé irréversiblement sa libération ». Comprendre que, les indépendances actées sur le papier ne resteront que coquilles vides, sans effet sur les peuples tenus pour psychologiquement et intrinsèquement dominés du fait de décennies d’assujettissement, si ceux-ci ne parviennent à se défaire des chaînes mentales, économiques, politiques et sociales du dominant.

Un peu plus loin, dans « Cette Afrique à venir », il se fait oracle : « Les pays qui accèdent à l’indépendance sont aussi instables que leurs neuves bourgeoisies ou leurs princes rénovés. Après quelques pas hésitants dans l’arène internationale, les bourgeoisies nationales ne sentant plus la menace de la puissance coloniale traditionnelle se découvrent soudain de grands appétits. Et comme elles n’ont pas encore la pratique politique elles entendent mener cette affaire comme leur négoce. Prébendes, menaces, voire littéralement dépouillement de la victime. Tout cela est évidemment regrettable car les petits Etats n’ont d’autre ressource que de supplier l’ancienne Métropole de demeurer encore un peu. Egalement dans ces pseudo-Etats impérialistes une politique militariste à outrance entraîne la diminution des investissements publics dans des pays encore par endroits moyenâgeux. Les ouvriers mécontents subissent une répression aussi impitoyable que celle des périodes coloniales. Syndicats et partis politiques d’opposition sont confinés dans une quasi-clandestinité. Le peuple, le peuple qui avait tout donné aux heures difficiles de la lutte de libération nationale s’interroge mains et ventre vides sur le degré de réalité de sa victoire ».

Indépendance d’Etat, souveraineté des peuples

Le contexte, cinquante ans après, diffère sensiblement de celui de la guerre d’Algérie qui a vu naître ces lignes. On peut néanmoins examiner la situation actuelle comme découlant tout ou partie de l’histoire coloniale, de la main mise « re-colonisatrice » des anciennes nations tutélaires, ou tout le moins symptomatique d’une « colonisation de l’intérieur » de la part de cercles restreints captant le pouvoir à leurs seules fins (et parfois eux-mêmes hérauts en leur temps de la lutte pour l’émancipation). Ainsi, les soulèvements populaires massifs qu’ont connus récemment la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie et le Maroc dans une moindre mesure, puis la Syrie et le Yémen (la Libye semblant un cas à part) trouveraient leur explication dans l’inaboutissement de la délivrance des individus et des masses, dans la confiscation du pouvoir par les élites.

S’il vivait encore, quel regard Fanon porterait sur l’actualité qui agite l’autre rive de la Méditerranée ? Sans doute approuverait-il le fond. Mais la forme ? Les mouvements qui ont mis à bas les régimes Ben Ali et Moubarak ont brillé par leur pacifisme - relatif probablement, toutefois il ne s’est pas agi de révoltes à la violence structurée – des dizaines de milliers de personnes campant la rue et bravant l’autorité avec pour uniques armes slogans et opiniâtreté. Le Martiniquais – qui avait adopté la nationalité algérienne et embrassé le combat du FLN pour l’indépendance du pays – prônait quant à lui le recours à une certaine forme de violence. Une position loin de faire l’unanimité, et qui lui a valu bien des critiques.

De la violence comme facteur libérateur

Celui qui s’est engagé en 1943 pour la libération de la « mère patrie » de l’horreur nazie ne le sait que trop : la violence est inhérente aux luttes contre l’inhumanité. Il s’en justifie par une comparaison : « La violence des démocraties occidentales pendant leur guerre contre le nazisme, la violence des Etats-Unis d’Amérique à Hiroshima avec la bombe atomique, sans être un exemple, donnent une mesure de ce que les démocraties doivent entreprendre quand leur vie est en danger »*. Dans son ouvrage-testament Les Damnés de la Terre, qui deviendra une référence antiségrégationniste pour les Blacks Panthers, il persiste : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence ».

Benjamin Stora, lors d’un colloque organisé en 2008 à l’Unesco autour de la figure du théoricien et intitulé « Penser aujourd’hui à partir de Frantz Fanon »**, s’attache à comprendre les motivations de « l’apologie de la violence » à laquelle se livre Fanon. « Fanon explique également, ce qui lui sera reproché plus tard, que la violence révolutionnaire transformerait les individus. Les relations entre pères et fils ou hommes et femmes s’amélioreraient. Il s’établirait des rapports nouveaux empreints de fraternités. « Quand elles ont participé dans la violence à la libération nationale, les masses ne permettent à personne de se présenter "en libérateur" » soutient Fanon », expose l’historien.

Pourtant, lorsqu’en 1952 Frantz Fanon commet Peau Noire, Masque Blanc, en réaction à l’extrême désillusion contractée au sortir de son expérience militaire auprès des Forces Françaises de Libération (FFL) et durant laquelle il a été confronté au racisme de ses frères d’arme, le propos est plus nuancé. Plus proche de la pensée d’Aimé Césaire, dont il fût l’élève au lycée Schœlcher et de qui il s’est finalement, tout en lui conservant un grand respect, affranchi. Ainsi, en conclusion de son essai traitant du rapport Noirs/Blancs, « l’homme qui interroge » affirme avec force « N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIIe siècle ? […] Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. […] Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître ».

Une reconnaissance timorée

Ce changement d’optique entre ces deux périodes résulte de l’expérience vécue par Franz Fanon – devenu psychiatre après des études de médecine à Lyon – en tant que médecin-chef de l’hôpital psychiatrique de Blida, en Algérie (qui portera par la suite son nom). Dès 1953, il y découvre et étudie l’impact de la chape coloniale sur le psychisme des colonisés. Deux ans après le début du conflit franco-algérien, il prend fait et cause pour le combat indépendantiste et quitte son poste. Il fréquentera les plus hauts dignitaires du FLN (Front de libération nationale), représentera de fait le Gouvernement provisoire de la République algérienne à l’étranger, et sera l’une des pierres angulaires de son outil d’information le Moudjahid.

Porté aux nues de l’autre côté de la Méditerranée où il demandera à être inhumé, il sera longtemps honni et banni de ce côté-ci. Lui qui fût décoré de la Croix de guerre pour sa participation à la lutte contre le nazisme durant la Seconde Guerre Mondiale (il y fût blessé), il deviendra explicitement persona non grata en France après son ralliement à l’insurrection algérienne. Quelques Pieds-Noirs radicaux également ne le portent pas en odeur de sainteté. Un demi-siècle après sa mort, Frantz Fanon ne s’attire toujours pas que des éloges. L’universalité de sa pensée conserve toutefois une aura bien réelle, reconnue tardivement par son pays, la France. Inscrit à l’occasion du cinquantenaire de sa mort au titre des Célébrations nationales 2011 par le gouvernement, les manifestations consacrées à sa mémoire s’avèrent bien timides.

Au niveau local, les Marseillais ont pris le parti de s’en emparer, en le célébrant tout au long de l’année. Pour Jean-Pierre Ega, du Comité Mam’ Ega, Fanon est un « symbole du tout-monde » au même titre que Césaire. Avec l’association, Radio Galère consacre une partie de sa programmation à Fanon. Une volonté de son directeur, Aziz Bensadek, qui parle d’une « double rencontre », dans sa jeunesse, avec ce potomitan de la défense des opprimés. D’abord lorsqu’enfant, son école organisa une visite de l’hôpital psychiatrique Frantz Fanon de Blida. Puis plus tard quand, devenu écrivain public, il fût mis en présence d’une personne du nom d’Olivier Fanon. Il lui demanda alors : « êtes-vous de la famille de Frantz Fanon ? » Et le jeune homme de lui répondre : « je suis son fils ».

Un voyage en Algérie, financé par le biais d’un concert, sera organisé par la radio en décembre prochain, sur les traces de ce révolutionnaire visionnaire.

*op. cit.

**Lire les actes du colloque.

- Le détail du (maigre) programme des manifestations consenties par le ministère de la Culture, en France Métropole et aux Antilles, se trouve sur le site des Archives de France.

- A Marseille, Frantz Fanon est évoqué tout au long de l’année, tant dans le cadre de la grille de programmation de Radio Galère par le biais d’émissions consacrées, qu’hors les murs avec des projections, concerts et conférences débats. Vous trouvez toutes les dates sur les sites de Mille Bâbords et du Vivre Ensemble Grand Saint Barthélémy.

 

 

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