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Francis Simonis : « Il est important désormais qu’on sorte de l’histoire franco-française et qu’on enseigne l’histoire de l’Afrique à nos enfants »

7 octobre 2010

Il est moins important et intéressant d’enseigner l’Histoire de l’Afrique que d’enseigner l’Histoire de France. C’est en tout cas ce que laisse transparaitre la nouvelle polémique qui gravite aujourd’hui autour des nouveaux programmes d’histoire de l’Education Nationale destinés aux collégiens de classe de 5ème. Ces élèves auront désormais à étudier l’Histoire de l’Afrique, au plus grand regret de Dimitri Casali, Historien spécialiste du Ier Empire et du collectif baptisé « Notre histoire, c’est notre avenir ». Selon eux, l’histoire de France à travers Louis XIV ou Napoléon, serait sacrifiée au profit de l’étude des empires africains du Songhaï et de Monomotapa. Cette décision datant de 2008 avait pour objectif de favoriser « l’ouverture aux autres civilisations de notre monde » sauf que tout le monde n’est pas aussi ouvert, au grand regret de Francis Simonis, historien, membre du Centre d’Etudes des Mondes Africains (CEMAF), Maître de conférences à l’Université de Provence et pour qui il est important d’enseigner l’Histoire de l’Afrique à nos enfants. Entretien.


 

L’enseignement de l’histoire africaine, prévu par les nouveaux programmes, n’enchante pas les « défenseurs » de l’Histoire de France. Ces derniers regrettent que l’étude du règne de Louis XIV soit renvoyée en fin de programme et que le temps consacré à l’étude de la Révolution et du Premier Empire soit réduit. En tant que chercheur, spécialiste de l’histoire de l’Afrique, qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est une réaction un peu frileuse et corporatiste de gens qui ont peur du changement. La visée polémique est très claire dans la mesure où ils ont choisi dans le programme les mots les plus exotiques comme le Monomotapa et le Songhaï (empires africains datant du XVème siècle, ndlr) pour faire parler et nous faire croire que c’est à cause de cela qu’on enseignerait plus l’Histoire de France.

A mon avis on mélange deux problèmes. Il y a globalement la question de l’enseignement de l’histoire en France et c’est vrai que l’enseignement de l’histoire est un petit peu en danger. Les volumes horaires ont tendance à diminuer, alors que ce n’est pas le cas en classe de 5ème mais c’est le cas en classe de première et ça va être le cas en classe de terminale. Donc là il faut effectivement se battre pour maintenir l’enseignement de l’histoire mais il faut aussi l’ouvrir à de nouvelles aires culturelles.

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Un colloque à Bamako réunissait en 2007 les plus grands historiens africains au sujet de l’histoire du Mali. Bakary Kamian, Cheikh Hamidou Kane,Youssouf Tata Cissé, Ismaïla Samba Traoré, le fils de Wa Kamissoko, Djibril Tamsir Niane (Crédit Photo Francis Simonis)

Une pétition « Pour le maintien de Napoléon et Louis XIV au programme d’Histoire de collège » réunie aujourd’hui plus de 5400 signatures. L’argument mis en avant est que l’étude de l’histoire de ces personnages historiques est reléguée en fin de programme et risque donc d’être survolée par les enseignants ...

Effectivement, quand quelque chose se retrouve en fin de programme donc en fin d’année, on sait très bien que les enseignants ont du retard et que souvent c’est enseigner rapidement, ça ce sont des choses qui arrive. Mais ce type de débat est récurrent. On a eu le même type de débat quand on a déplacé l’enseignement de l’histoire de la guerre mondiale qui est passée de la classe de terminale à la classe de première. Là je pense que le fond du problème c’est que pour une fois on ose mettre l’histoire de l’Afrique au programme de l’enseignement des collèges. Or comme on sait, d’après notre Président de la République l’Afrique n’a pas d’histoire, « l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Je pense que c’est ça le problème réel qui se pose et non pas la place de Louis XIV dans les programmes scolaires.

Autre argument évoqué par l’historien Dimitri Casali. Selon lui l’étude de l’histoire africaine à travers les échanges commerciaux du XVIIIème et XIX ème siècle, comprenant les traites négrières, « contribue à donner une vision culpabilisatrice de l’histoire ». Qu’en pensez-vous ?

Ça ne donne absolument pas une vision culpabilisatrice de l’histoire. Quand on regarde l’intitulé des programmes, il s’agit au contraire de montrer, me semble t-il, qu’il y a eu en Afrique Noire une traite qui était une traite arabe antérieure à la traite négrière mise en place par les européens. Donc au contraire on ne donne pas du tout une image culpabilisatrice de l’histoire, il me semble que c’est l’effet inverse.

Casali est un illustre inconnu. C’est quelqu’un dont jamais personne n’a entendu parler, qui publie quelques obscurs ouvrages pour le grand public et que personne ne connait dans la communauté des historiens. Ce qui est plus grave ce n’est pas cet homme là, c’est que Max Gallo ait suivi, c’est un autre poids, une autre pointure.

Toujours selon les défenseurs de l’enseignement de l’histoire de France, enseigner l’histoire de Napoléon favoriserait l’intégration. Qu’en pensez-vous ?

Faire de Napoléon, ce petit corse qui ne parlait pas le français, le modèle de l’intégration en France, le modèle de l’immigré qui a réussi ? Il faut être un petit peu sérieux ! Je pense que le vrai problème qui se pose c’est : « est ce que oui ou non la France est prête aujourd’hui à enseigner l’histoire de l’Afrique à ses enfants ? »

Vous vous situez donc dans la lignée des propos tenus par l’historien et doyen du groupe histoire-géographie de l’Education nationale, Laurent Wirth. Interrogé par Nouvelobs.com, il a déclaré : ces gens « ne supportent tout simplement pas qu’on introduise l’histoire de l’Afrique dans les programmes ».

Je suis tout à fait d’accord avec lui. Une partie des enseignants n’est pas prête à accepter l’idée qu’on puisse enseigner l’histoire de l’Afrique. Mais là encore il faut chercher les responsabilités où elles sont. Quand le Président de la République va déclarer à Dakar que « l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », il ne fait pas preuve d’une ouverture sur les aires culturelles.

En fait ce qui est derrière ça, c’est l’idée développée qui est que l’Afrique n’a pas d’histoire. Or, on peut aujourd’hui très clairement étudier cette histoire là. Alors bien sûr ce sont des sources différentes, ce sont des sources qu’on connait moins, ce sont des sources orales, ce sont des sources écrites arabes, ce sont des traces archéologiques mais cette histoire on la connait bien aujourd’hui. Donc l’argument qui consiste à dire : « cette histoire n’existe pas » est complètement faux. Cette histoire on la connait et en plus on a mis en place au sein de mon propre laboratoire des outils pour aider nos collègues enseignants. Mes collègues : Pierre Boilley et Jean-Pierre Chrétien du Centre d’Etudes des Mondes Africains (CEMAF) de Paris ont publié un ouvrage sur l’Afrique ancienne qui vient de paraitre à la documentation photographique. Et moi-même j’ai publié un ouvrage sur l’Afrique soudanaise au moyen âge au CRDP de l’Académie de Marseille pour les enseignants du secondaire. Non seulement cette histoire existe, non seulement elle est connue mais les outils pour l’enseigner ont été mis en place par les spécialistes et les chercheurs pour aider les enseignants du secondaire. Nous avons même proposé à l’inspection générale au sein de mon laboratoire d’animer une université d’été pour former les enseignants du secondaire sur cette histoire qu’ils connaissent mal. Que certains aient peur parce que cette histoire est mal connue, oui c’est normal, mais nous sommes là pour les aider.

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Carte est extraite de l’ouvrage de Francis Simonis : "L’Afrique soudanaise au Moyen Âge. Le temps des grands empires (Ghana, Mali, Songhaï)", Marseille, CRDP de l’académie d’Aix-Marseille, 2010.

Que pourrait apporter aux enfants l’étude de l’histoire africaine ?

L’histoire africaine est une histoire intéressante parce qu’elle permet à l’enfant de sortir un peu du franco-français, de lui montrer que la France c’est intéressant mais qu’il y a aussi le monde. D’abord beaucoup d’entre nous ont des origines étrangères, la France ne constitue pas une race, la France est constituée historiquement par métissage de population, par brassage de population et c’est très bien ainsi. Et on a aussi un certain nombre d’élèves qui sont d’origines africaines et puis surtout l’Afrique fait partie du monde, l’Afrique à apporter des choses au monde. Par exemple au XIVème siècle quand Kankou Moussa, l’empereur du Mali va en pèlerinage à La Mecque, il amène tellement d’or avec lui qu’il fait chuter le cours de l’or dans toute la méditerranée, suite à son passage en Egypte. Avant qu’on ait découvert l’Amérique, l’Eldorado du Moyen âge c’est le Soudan. Le Soudan au sens large, qui correspond à la bande soudano-sahélienne d’aujourd’hui. C’est de là que provient l’or dont en partie dépend le développement économique de toute l’Europe et les échanges ont toujours existé.

Il est important désormais qu’on sorte de l’histoire franco-française et qu’on enseigne l’histoire de l’Afrique à nos enfants. Ce nouveau programme va permettre de montrer aux enfants que l’Afrique fait partie de l’histoire et qu’elle a une histoire aussi intéressante que notre histoire à nous et que ces mondes africains ne sont pas du tout refermés sur eux-mêmes.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Il est aussi intéressant de savoir qu’au moment où on fait entrer l’Afrique dans les programmes d’histoire de la classe de 5ème, on exclut en même temps l’Afrique des programmes de géographie dans les classes de 2nd. Alors dire qu’on donne une place démesurée à l’Afrique je crois que c’est un peu exagéré.

 



 

 

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