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Féminité, Sensualité, liberté #7

4 juillet 2014

Il y a de la musique quelque part. Un rythme se faufile dans les petites rues animées du Pelorinho jusqu’à mes oreilles. Il me prend les jambes et déjà mes pieds s’impatientent. Je quitte rapidement la petite table en plastique d’un vendeur ambulant installé sur la place du Terreiro de Jésus, et, ragaillardi par une brochette de bœuf servie sur une assiette de riz, je plonge dans les ruelles en pente douce du vieux quartier qu’une foule aux pas insouciants inonde en ce début de soirée. Les magasins de souvenirs, les pas de portes des associations et les buvettes déversent dans les ruelles étroites cette lumière jaune orangée, parfois blanche et crue qui donnent à l’ensemble un air de bal musette. J’ai l’esprit libre, confiant et le corps alerte après ces quelques jours d’entrainement dans l’académie de Capoeira de Mestre Nenel, petit fils du grand Maitre Bimba. L’air est doux et loin au dessus de nous les étoiles illuminent le noir profond du ciel. La nuit, tombée rapidement sur la ville, m’ouvre ses bras. Il y a un je ne sais quoi qui plane, comme un guilleret parfum de révélation prochaine…


 

Toujours irrésistiblement attiré depuis la haute place, je découvre subitement, fendant un attroupement dense de buveurs de bière et de danseurs, un spectacle éblouissant qui me fige, quasi instantanément, dans une contemplation béate.

Une batucada, un orchestre de percussion, 100% féminine occupe la rue. Dieu que c’est beau ! C’est un torrent de rythme, de rondeurs exquises, de sensualité ardente. Il n’y a là que sourires étincelants, ondulations délicieuses, candeurs torrides et percussions enivrantes. Spectateur ensorcelé, je sors de mon ébahissement comme j’en suis entré pour danser. Danser à en perdre pied. Danser ces beautés, ces sourires à décrocher les étoiles, ces peaux luisantes reflétant toutes les subtiles et gourmandes déclinaisons chromatiques du noir et du blanc. Danser cette féminité qui s’épand en flots brulants autour de moi. Et, là, dans cette transe sensuelle, cette offrande joyeuse, subitement je comprends. Aussi vite que le vent espiègle lève la courte jupe sur une demi seconde d’éternité, un mystère du Brésil se révèle. Je perçois, comme une fulgurance, comme une évidence, l’allégresse, la musique et la danse qui semblent accompagner, chaque geste et chaque pas de ce pays. Je comprends l’intérieur des Eglises catholiques coloniales visitées jusqu’alors. Cette richesse outrageuse, cette débauche de dorures, d’orfèvrerie, de bois précieux ouvragés à l’extrême, et les obscènes représentations de la souffrance extatique des saints. Tout prend sens.
La réponse est là, sous mes yeux. Elle danse et manie la percussion comme un brasier, comme un cœur puissant gorgé de passion : la Femme. Tout simplement.

J’y vois deux raisons qui nécessite un point historique.
Lors d’une conversation, un maitre de Capoeira Angola me relayait une pensée couramment partagée dans les milieux intellectuels ou militants. Il déplorait que les Noirs du Brésil, comme dans la plupart des pays construits par la traite, entretenaient ce curieux paradoxe de revendiquer fièrement leur ascendance africaine tout en cultivant une profonde méconnaissance du continent de leurs ancêtres. L’Afrique reste un mythe, passionnément entretenu. Elle trône dans l’imaginaire collectif, mais le retour, même dans une simple optique touristique, relève d’une pensée militante. Dans les rue du Pelorinho comme ailleurs, l’actualité Africaine importe peu et le Vodou reste discret face au Candomblé. Mais cette place du continent originel dans l’esprit des Afro-Brésilien n’est elle pas là où l’avait placée leurs ascendants ?
La traite transatlantique a profondément bouleversé les rapport au monde et sociaux des déportés. Ce très lucratif commerce de chair humaine a été largement encouragé par les autorités politiques africaines qui y trouvèrent un moyen efficace d’agrandir ou d’asseoir leur empire. Les personnes réduites en esclavages (hommes, femmes, enfants) étaient avant tout des paysans, des artisans, des militaires sans grades ou peu influents, bref, des gens du peuple. Les élites, a de rares exceptions près, ne firent pas parti du voyage vers le nouveau monde. De la naquit un profond sentiment de trahison des déportés vis à vis de leur dirigeants et de leurs ancienne société civile, ce qui fit naitre de nouveaux idéaux. La défiance envers les autorités fut un des premiers. La nécessité de créer une nouvelle société plus juste et égalitaire fut le second. Ainsi, les esclaves en fuites et les rebelles, comme le héros Zumbi dos Palmares, n’avaient pas en tête, comme le note le linguiste Martin Leinhart, une quelconque idée de retour, mais plutôt une volonté de créer un espace indépendant de l’autorité coloniale où ils pourraient vivre libres dans une Afrique recréée. D’autres, furent animés, comme les Haïtiens, d’une idée supérieure, radicalement nouvelle : la création d’une nation d’hommes libres. Libres du fouet, de la couleur, et de la hiérarchie sociale avilissante. Ce nouvel état d’esprit, chez ceux devenus esclaves, fut régulièrement noté dans les documents officiels comme des comptes rendus de police, des minutes de procès d’esclaves jugés pour fuite ou révolte, dans les mémoires de contemporains, prêtres, capitaines de négrier, voyageurs Européens… Rares, exceptés au Etats Unis, furent ceux qui optèrent pour un retour sur la terre ancestrale. Mais la place particulière, accordée par le colon aux Noirs y fut déterminante.

C’est donc dans ce contexte de rapports sociaux et culturels en pleine mutation et dans l’égalité des sexes face à la cruauté d’une société raciale et esclavagiste qu’entre en scène la Femme Africaine au nouveau monde. Tenue par le poids des traditions sur le vieux continent, elle trouve, paradoxalement, dans ce tragique bouleversement qu’est l’esclavage, une émancipation sociale. Dans ce désir collectif, et la nécessité d’inventer de nouveaux rapports sociaux pour survivre à l’enfer, la femme africaine se forge un nouveau statut. Forte des atouts inhérents a une société matrilinéaire, elle se libère d’interdits et d’entraves culturelles, y ajoute l’indépendance et une égalité certaine dans ses rapports avec l’homme. Elle se libère du poids de la tradition et affirme une identité nouvelle forte, marquant ainsi profondément la nouvelle société qui l’entoure, de sensualité et de féminité.
Je m’imagine un instant dans la peau d’un jeune jésuite fraichement débarqué du Portugal dans le Brésil du XVIIIème siècle, face à un spectacle similaire, en proie au doute et à la sublime tentation. La richesse tapageuse des églises prend alors tout son sens. Au delà de l’affirmation d’une toute puissance temporelle, elle offrait réconfort et réponse au doute. Celui qui savait surmonter la tentation, transcender les souffrances physiques, et rester fidèle au poids de la morale et de l’interdit, pouvait y voir la promesse d’une récompense, un océan de luxe et de félicité, bien mérité, dans une vie future. Et il fallait bien cela, pour lutter contre cette liberté des corps, cette approche nouvelle qu’offrait à la société brésilienne la Femme Noire.

- Carnet de voyage au Brésil de Gaël Assouma :

- NUIT DE FÊTE

- Bienvenue à Salvador de Bahia
- ZUMBI

- Le pays de la canne.

- Récife, premiers pas, premiers contacts.

- NOUVELLES d’un voyage au BRESIL

 

 

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