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Faire justice soi-même, c’est moins grave qu’une ratonnade raciste !

20 avril 2013 - Dernier ajout 21 avril 2013

Lundi 15 avril 2013, le tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence a condamné six personnes à 6 mois de prison avec sursis pour violences aggravées à l’encontre de trois travailleurs agricoles sans-papiers, tunisiens ou marocains. Le 20 décembre 2011, les condamnés âgés de 20 à 28 ans, s’étaient rencardés pour faire une "battue aux clandos". Ils se sont même envoyés des SMS explicites, dont la teneur a été révélée par Olivier Bertrand, journaliste, dans Libé du 18 mars 2013.
Un texto dit : "ce soir ratonnade o baisse", nom d’un hameau près de Salon-de-Provence.


 


Au lieu dit, en pleine nuit, ils ont jeté leur dévolu sur un cabanon où dormaient cinq travailleurs maghrébins. Ils tapent à la porte et crient : "Police, sors !". Deux sans-papiers réussissent à se sauver, trois autres sont violemment piétinés et frappés à coups de matraques téléscopiques, de coups de poings américains, avant de s’enfuir. Leurs agresseurs, vêtus de treillis, quelques uns encagoulés, leur tirent encore dessus à coups de fusils et de cartouches gomm-cogne, occasionnant des blessures dans le dos. Plus tard, certains se vantent encore par SMS de leur exploit. Arrêtés quelques jours après, ils passent aux aveux.
Pour expliquer leur "expédition punitive", ils invoquent un "climat d’insécurité", leur volonté de se venger suite à des cambriolages et dégradations dans leur environnement, voire de mains aux fesses d’une fille. Au bar, on parle des nouveaux venus de Lampedusa, plus agressifs que les saisonniers d’autrefois. Les anciens ne peuvent alors s’empêcher de repenser aux ratonnades de 1973, qui avaient commencé par une chasse aux sans-papiers tunisiens dans les rues de Grasse, le 12 juin. Ces derniers avaient eu "l’insolence" de manifester aux cris de "Liberté, papiers, égalité", avant de se faire charger par la police municipale et les CRS, secondés par des commerçants et des artisans qui, pour se justifier, clamaient : "On ne se sent plus chez nous". "Ce sont peut-être de braves gens, hein, j’en sais rien mais moi, je préfère les voir chez eux plutôt que chez moi" déclarait une crémière du marché à Jean-Jacques Lissac-Béryl, venu tourner son film Souvenir de Grasse. Sous l’euphémisme, on retrouve un refrain qui semble terriblement d’actualité.
Prophétie auto-réalisatrice ? En 1973, plusieurs centaines de travailleurs immigrés ont quitté la ville suite à cette ratonnade. Plus récemment à Grasse, la famille Ajimi a dû déménager pour ne pas croiser dans la rue les policiers responsables de la mort d’Abdelhakim, jeune tué le 9 mai 2008 après une dispute avec son banquier. [mettre un lien vers un art. de Med’in Marseille sur l’affaire] Condamnés le 11 février 2013 par la Cour d’appel d’Aix à des peines avec sursis pour homicide involontaire, ces policiers sont en effet toujours en activité. Un état de fait insupportable pour la famille et le Comité Vérité et Justice, qui entend commémorer AbdelHakim cinq ans après par un rassemblement sur place samedi 11 mai 2013. Une diffusion du film Souvenir de Grasse est prévue à cette occasion. Il y sera aussi question de l’été 1973 à Marseille et dans la région. Une vague de meurtres racistes visant principalement les Algériens entraînera plus de quinze morts. Alors tous restés impunis. La justice - en particulier à Aix - tranchera en effet par des non-lieux, considérant que le crime raciste n’existait pas en droit ! (cf. Les dossiers noirs du racisme dans le Midi de la France, par Alex Panzani, F.N Bernardi, J. Dissler et A. Dugrand, éd. Seuil, 1976).

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"Le Parichien détourné", journal pastiche du quotidien Le Parisien, publié
en 1975. La photo de l’Arabe mettant en joue le couple de tenanciers de bistrot
est tirée de la scène finale du film Dupont-Lajoie, réalisé par Yves Boisset
en 1974. L’Arabe y vient pour se venger de la mort de son frère, tué lors
d’une ratonnade ( Doc exceptionnel © Archives agence IM’média ).

Une ratonnade et raciste et sécuritaire
La ratonnade de Grasse avait en son temps inspiré Yves Boisset pour son film Dupont-Lajoie (1974). A le revoir aujourd’hui, on se dit que, des années 70 aux années 2010, les "braves gens" ont côté ratonnades, de la suite dans les idées, de génération en génération. Ce sont in fine de "braves gens" qui ont été jugé à Aix. D’après M° Olivier Lantelme, avocat d’une des victimes, le tribunal a estimé que le mobile raciste n’était pas leur motivation première, mais plutôt la volonté de se faire justice soi-même. Lors de l’audience, la procureure Mme Marion Menot a certes relevé le caractère raciste de l’agression de Baisses, citant les SMS incriminés, mais elle a aussi considéré que les inculpés n’étaient pas des "racistes au quotidien". Elle-même a davantage fustigé des "motivations floues", abondant ainsi dans le sens d’un moment de folie de "braves gens" qui, promis juré, ne sont pas des racistes.
L’enjeu pour eux, ici, c’est le racisme comme circonstance aggravante. A contrario, le délire sécuritaire constituerait une circonstance atténuante. Il ne vient à l’idée de personne que les dimensions racistes et sécuritaires de nombreux crimes ou agressions sont intimement liés. Oublié le temps des marches pour l’égalité et contre le racisme, il y a trente ans, lorsque certains réclamaient la reconnaissance de la haine sécuritaire comme une circonstance aggravante au même titre que le racisme, demandant aussi l’interdiction des campagnes sécuritaires. Depuis, il y a de nombreux discours sur "le bruit et l’odeur", et une idée reçue voudrait qu’il n’y ait plus guère de crimes racistes ou sécuritaires, mais seulement des "bavures" policières. Les relents d’islamophobie, les embardées anti-Roms ou la chasse aux sans-papiers ne sont pas, au-delà de l’incantation, vraiment considérés du point de vue de leurs conséquences criminelles. D’où la sidérante inertie militante actuelle, et l’absence de réaction publique à la ratonnade de Baisse. Or, en l’absence de réactivité de la société, le parquet censé agir en son nom pourrait ne pas faire appel de la décision du tribunal d’Aix. Ce serait au final mieux enterrer l’idée qu’il n’y a pas eu de ratonnade raciste.

 

 

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