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Fadela El Miri : « Je me suis dit que j’arriverais un jour à prouver qu’on souffre d’injustice »

7 août 2009 - Dernier ajout 8 août 2009

Elle ? C’est Fadela El Miri. Originaire du Maroc, elle nous raconte avec une certaine nostalgie son arrivée en France, son parcours et ses désillusions. Femme de caractère et de conviction, elle s’implique depuis une dizaine d’année dans le milieu associatif où elle constate chaque jour une recrudescence de la pauvreté et des difficultés rencontrées par les populations issues de l’immigration et notamment les populations maghrébines. Pour faire « bouger les choses » et pour éradiquer les injustices, elle s’investit depuis un an et demi au sein du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) mené par Olivier Besancenot et s’est même présentée sur la liste conduite par Raoul Marc Jennar dans la circonscription du Sud-est aux dernières élections européennes. Aujourd’hui, elle poursuit ses engagements au sein d’associations, ses études de sociologie et son travail d’éducatrice spécialisée. Ce récit de vie est un mélange de valeurs, de partage et de solidarité qui n’a qu’un but : dénoncer ce fléau qu’est l’injustice.


 

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C’est un 6 août 1979 à Guercif, dans un village reculé du Maroc, entre la ville d’Oujda et la ville de Fès, que Fadela El Miri voit le jour. Sixième d’une fratrie de huit enfants, elle débarque en France en 1991 dans la ville de Gardanne à l’âge de 12 ans et ce, à l’issu d’un regroupement familial effectué par son père, alors ouvrier agricole. A son arrivée, le choc est de taille. L’accueil réservé à la seule famille marocaine par les autres familles maghrébines est glacial. « A chaque fois que j’y repense, je me sens vexée. Ils se sont sentis plus intégrés que nous. Déjà qu’on galère, on aurait pu se regrouper et faire quelque chose entre nous » explique la jeune femme avec amertume.

La reprise des cours aura également un goût amer. Censée être en classe de 6ème, elle se retrouve parachuter avec les petits CM2 de l’école Jacques Prévert, le temps d’une remise à niveau et d’un temps d’adaptation. Sa scolarité au Collège Gabriel Péri se déroule normalement mais les choses se compliquent en classe de 3ème où on l’incite à ne pas poursuivre une filière générale. « On me fait comprendre que je n’ai pas le profil des personnes qui réussissent. Je pense qu’ils n’ont pas géré le fait que j’ai du répondant. J’étais très arrogante » avoue t’elle. La jeune femme a alors essayé de comprendre « le pourquoi du comment ». Mes camarades d’origine européenne avaient une moyenne inférieure à la mienne et on ne leur a jamais rien dit. J’ai ressenti une certaine colère et c’est depuis ce jour qu’est né ce sentiment d’injustice que j’éprouve jusqu’à aujourd’hui ».

Ayant confiance en ses capacités, elle passe outre les injonctions de ses professeurs et poursuit une filière générale au Lycée Marie Madeleine Fourcade à Gardanne. Elle obtient son bac de Français puis son bac de Sciences Economiques et Sociales (SES) avec mention en 2000. « Je savais que tu allais réussir m’a dit un prof », lors d’une rencontre fortuite en 2003. « Qu’est-ce qu’on peut dire après ça ? Rien. On dit merci puis au revoir ». Et ce sera la même rengaine pendant la dernière année lycée où « on m’a encouragé à faire un BTS. Les études universitaires étant trop difficiles. »

« Quand on est jeune, on a envie de sauver le monde »

Faisant fi de ces remarques, elle se lance dans de longues études de sociologie suivant ainsi les traces de ces deux frères aînés à l’Université de Provence. L’un d’eux sera même son professeur. Sa licence en poche, elle se voit dans l’obligation d’interrompre ses études pendant deux ans pour « bosser ». Difficulté financière oblige. Elle reprendra ses études trois ans plus tard. Entre temps, elle découvre un autre univers en choisissant de devenir éducatrice spécialisée dans les centres socio-éducatifs des quartiers Nord de Marseille. Elle choisit également de se spécialiser dans l’humanitaire en travaillant notamment pour les associations ATD Quart Monde, le Secours Populaire, les Restos du cœur, etc … mais aussi pour des structures d’hébergements telle que l’association « Jeunes errants » de Marseille. Car « quand on est jeune, on a envie de sauver le monde ».

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« De la colonisation et du protectorat on n’en a rien retiré »

Au cœur du terrain social, il se révèle alors à la jeune femme une autre vision du monde. Ces années passées à aider les personnes en difficulté l’ont menées à voir et à analyser les inégalités dont sont victimes les populations immigrées et plus particulièrement les ouvriers maghrébins parqués dans les foyers Sonacotra. « Nos parents sont allés au front et aujourd’hui ils tentent de survivre avec une pension de misère : 50 à 70 euros par mois. Jacques Chirac avait promis de recalculer les pensions des anciens combattants mais ça n’a jamais été fait. Et pour fêter le 14 juillet, là, ils sont forts » souligne Fadela El Miri. « Je ne considère pas les maghrébins comme des immigrés. Ils sont français. L’Algérie a tout de même été colonisée pendant 150 ans. Quand on voit le Maroc et la France aujourd’hui, il y’a un grand écart. Pourquoi une telle différence ? De la colonisation et du protectorat on n’en a rien retiré. Le monde arabo-musulman avait « 300 ans » d’avance mais après la « décolonisation », on a l’impression qu’on a « 3000 ans » de retard. Je ne parle pas de la culture mais de la recherche et du cadre de vie. Le monde arabo-musulman a inventé la médecine, les maths et ne pas s’en servir comment est-ce possible ? On nous a beaucoup aidé à régresser » dit-elle avec amertume. Un sentiment d’injustice qui refait surface chaque jour qui s’écoule et qui laisse davantage dans l’indifférence ces populations « méprisées. » Cette ligne de pensée lui sera confirmée un jour où elle se baladait sur la Canebière. Une jeune fille prospectait pour une certaine ONG afin d’obtenir des dons pour l’Afrique. Allant à sa rencontre, « je lui demande ce que cette ONG comptait faire avec ces dons. Elle m’a répondue qu’ils allaient servir à acheter des machines et à éduquer les populations. Je suis restée sans voix. Est-ce qu’il y’a une norme pour l’éducation ? Il y’a ce sentiment de supériorité que les gens ont sur l’Afrique » regrette la jeune militante.

Vers le NPA…

L’univers associatif n’est plus ce qu’il était pour Fadela El Miri. Impliquée dans de nombreuses associations en tant que bénévole, « je me suis rendue compte que 85% de ceux qui s’investissent dans ces associations sont des personnes frustrées par leur statut social. Elles ne sont là que pour se consoler de leur situation et ce, au détriment des autres » explique-t-elle. N’acceptant pas certaines manières d’agir et de penser, elle décide alors de s’investir autrement. Il y’a un an et demi, elle choisit d’intégrer le NPA mené par Olivier Besancenot. Elle avait adhéré quelques années plus tôt à la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) puis l’a quitté car les convictions du NPA lui convenaient davantage. « Ce parti a plus d’arguments et est plus à même de parler de la situation des quartiers et des maghrébins. Et puis, c’est aussi un parti qui a pris position en faveur de la Palestine ».

Une fois intégrée dans le parti, on lui propose d’être candidate aux élections européennes et de figurer en troisième position sur la liste de Raoul Marc Jennar. Elle acceptera à condition d’être suppléante car « je ne souhaitais pas être affichée, à l’époque je travaillais pour la mairie de Marseille ». En 16ème position sur la liste NPA du Sud-est, elle participe aux nombreux meetings de campagne. Elle garde d’ailleurs enfouie au fond de sa mémoire celui du 29 mai aux Docks des Suds, au cours duquel elle eût l’occasion de s’exprimer devant prés de 1500 personnes et ce, juste après le discours prononcé par le leader du NPA, Olivier Besancenot. « Un défi personnel » qu’elle a tenté de relever même si elle avoue que son but n’est pas de faire carrière dans la politique. Si elle a adhéré à ce parti, ce n’est que pour « faire comprendre à la population qu’il faut bouger ». Pour cela, elle n’hésite à consacrer 10 à 15 heures par semaine de son temps après le boulot pour des réunions au sein du parti et pour discuter avec les jeunes dans les quartiers.

La sociologie pour comprendre

Le plus difficile pour la militante, reste de savoir pourquoi ces milliers d’ouvriers, qui ont donné leur santé et leur vie pour la France sont victimes d’inégalités de traitements. « Très observatrice », la jeune femme se souvient avoir croisé un jour deux grands-pères, l’un maghrébin, l’autre d’origine européenne. « J’ai observé la situation des deux au jour J et j’ai constaté « un écart de malade ». Mon frère me disait qu’il fallait avant toute conclusion se référer à des bases. Je me suis dit que j’arriverais un jour à prouver qu’on souffre d’injustice. Mais je suis vite tombée dans la désillusion. » Des inégalités qu’elle met en parallèle avec les inégalités de traitements subies par les Comoriens victimes du Crash de l’A 310. Mais « les jeunes se sont réveillés et ont pris les choses en main en créant un « collectif A 310 Moroni ». Une initiative des rappeurs comoriens : 3ème Œil et Alonzo des Psy 4 de la Rime » pour qui elle fût son manager à une certaine époque. « Malheureusement, il a fallu 150 morts pour qu’ils se réveillent ».

Pour exorciser ces inégalités, elle choisit pour son Doctorat (en cours), d’effectuer sa thèse sur le mouvement ouvrier. « C’est un mouvement qui a reconstruit la France. Il s’agit pour moi de suivre son déclin et ce qu’il a entrainé par la suite : RMI, RSA etc… Sans oublier d’évoquer les ouvriers issus des différentes vagues d’immigration : « Espagnols, Portugais etc… qu’ils appelaient à l’époque « chiens des quais » et qui aujourd’hui nous traitent à nous (maghrébins, ndlr) d’étrangers. Aujourd’hui, on reproduit ce qu’on a vécu. On fait la même chose envers les Roumains. Il faut qu’on se réveille. On ne peut pas se permettre de faire comme ils ont fait à l’Afrique. Ils les pillent et après ils leur demandent ce qu’ils viennent faire ici. »

Un retour au Maroc ?

« Ecœurer du système » et de ce manque de reconnaissance envers les immigrés qui ont « reconstruit la France », Fadela El Miri ne cache pas son envie de retourner un jour au Maroc pour s’occuper des jeunes errants qui « veulent s’échapper ». Il faut leur dire que la France est loin d’être un eldorado. Il n’y a qu’exploitation et misère. C’est véridique. Des enfants arrivent chaque matin au centre -(Alphonse Daudet, où elle est directrice de l’A. L. S.H depuis un mois, ndlr)- sans avoir déjeuné parce que les familles n’ont pas encore reçu les aides de la CAF. La France parle des droits de l’Homme bafoués dans les autres pays, encore faut-il qu’elle les respecte chez elle » s’insurge-t-elle.

Elle affirme également retrouver ces mêmes visions des choses chez les rappeurs et plus particulièrement les rappeurs marseillais qu’elle côtoie grâce au fait qu’elle fût un certain temps manager d’un grand nombre d’entre eux. Aujourd’hui, son projet serait de mêler la musique à la politique afin de monter une compil avec les chansons à texte des rappeurs. Un moyen de faire passer des messages en jouant sur les mots. Car contrairement à ce que certains croient, « les rappeurs sont loin d’être incultes et loin d’être des délinquants ».

Aujourd’hui doctorante (2ème année) en sociologie à l’Université de Provence, éducatrice spécialisée et militante au sein du NPA, elle n’hésite pas à dire tout haut ce que certains pensent tout bas et reste convaincue que pour « faire bouger les choses », il est nécessaire que la jeunesse se « réveille ». Car « qui n’a pas su, qui n’a pas osé à un moment donné « risquer », n’a pas le droit de se plaindre de la médiocrité de son existence » insiste-t-elle. La célèbre maxime d’Antoine de Saint-Exupéry résonne ainsi comme une évidence pour celle qui a fait de la lutte contre les injustices son principal combat.

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