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Egypte, entre peur et espoir

14 juillet 2011

La révolution égyptienne, montrée de l’intérieur. Le dernier film de Safaa Fathy, menacée dans son pays, fait dans l’urgence et non encore achevé, nous fait découvrir, heure par heure, tous les moments qui ont fait trembler Moubarak. Moments d’émotions devant le courage des manifestants de la place Tahrir et grands espoirs. Mais la révolution n’est pas finie. Aujourd’hui, les Egyptiens attendent que l’armée prenne une décision. Ces jours seront décisifs pour l’Egypte. Interview d’une intellectuelle militante.


 

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Safaa Fathy, cinéaste engagée

Nous avons pu interviewer la réalisatrice égyptienne Safaa Fathy, venue présenter son film lundi soir aux Variétés, à l’occasion du Festival du documentaire de Marseille. Cette intellectuelle cinéaste a répondu à nos questions sur la révolution de février et les récents évènements d’Egypte qu’elle a suivis de l’intérieur

Que se passe-t-il en Egypte actuellement ?

Nous sommes, depuis fin juin dans une deuxième phase de la révolution avec un pic le 8 juillet, où les Egyptiens ont une fois de plus réinvesti la place Tahrir. Le 28 juin, il y a eu plus de 2 000 blessés place Tahrir. Depuis dimanche (10 juillet), les manifestants de la ville de Suez ont coupé tout lien avec l’Etat et ont déclaré la désobéissance civile totale, avec le slogan, « l’armée et le peuple d’une seule main », pour ne pas que l’armée tire sur la population. Quant aux manifestants de Tahrir, ils ont lancé un ultimatum au conseil militaire en proclamant l’illégitimité du conseil militaire pour exiger, entre autres, un parlement élu. Les manifestants menacent de s’emparer des points stratégiques, siège du conseil militaire et du siège de la télévision, notamment.

Quelle est la composition de l’armée égyptienne et qu’attendez-vous d’elle ?

L’armée est une armée de recrues. C’est une armée du peuple, elle a un mal fou à tirer sur les manifestants, c’est la base majoritaire. Nous avons aussi tout en haut de l’échelle une clique militaire qui est riche et corrompue. Les autres sont recrutés dans les couches populaires et sont très mal traités, bien qu’ils soient encore payés. Le 7 et le 8 avril une dissension de l’armée a eu lieu, avec des désertions. Les déserteurs sont venus en costume avec les manifestants sur la place Tahrir. Certains déserteurs ont été exécutés sur place par l’armée, les autres ont été condamnés à dix ans de prison fermes. A la tête, se trouve le conseil militaire. Et pour le reste des officiers, on ne possède pas beaucoup d’informations. Un personnage qui se nomme Samy Aanan, semble diriger les évènements dans l’ombre, il est particulièrement dangereux.

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Place Tahrir, 8 juillet 2011

Et les Frères Musulmans ?

Il faut dire que la base des Frères Musulmans se sont ralliés aux manifestants. Et ce sont des gens très bien. Quant à la tête de l’organisation, ils ont fait un accord avec le conseil militaire. Déjà, un des frères musulmans, candidat à la présidence, a proclamé une fatwa pour dire que contester le conseil militaire est interdit religieusement. Ils sont très puissants financièrement et sont très affiliés à l’Arabie Saoudite.

Les manifestants sont-ils armés ?

Nous ne voulons pas d’armes. La force de notre révolution est qu’elle est pacifique et que nous avons le nombre pour nous. Comme je l’ai montré dans mon film non encore achevé, les seules armes que les manifestants de Tahrir possédaient étaient le dallage de la place que nous découpions pour en faire des pierres.

Votre film relate les évènements de février ?

Comme dans toutes les révolutions, il y a des phases. En février c’était la première phase. Nous étions assez naïfs pour croire que l’armée allait être gentille, allait faire une passation de pouvoir pacifiquement. Mais très rapidement, dès le soir du 12 février (Moubarak quitte le pouvoir le 12), nous nous sommes rendu compte que cela n’allait pas se passer comme cela. Première chose, Moubarak n’a pas été arrêté pendant deux mois, il habitait sa propre maison, il vivait chez lui tranquillement, il avait donc le temps de tout régler, question corruption et argent qui se comptait par milliards de dollars y compris ceux de ses ministres et de tous les businessmen. Deuxième raison, le gouvernement qu’il avait installé avec à sa tête Chafik qui appartient à l’ancien régime et qui est totalement corrompu est resté pendant un mois. Très vite, le 6 mars, j’ai assisté à une scène terrifiante. Un de nos amis au cours d’une manifestation s’est fait arrêté par la police militaire, parce qu’il avait élevé la voix contre un militaire, on lui a cassé une côte.

La répression a donc été rapide ?

Tandis qu’aucun membre du gouvernement n’était arrêté, la répression contre les manifestants débutait. Le 9 mars, le conseil militaire a promulgué un décret qui stipulait que toute manifestation, occupation ou grève était passible d’une peine de prison de 5 à 10 ans de prison et que les contrevenants devaient passer sans appel devant les tribunaux militaires. 5 000 à 10 000 personnes sont en prison depuis ce temps-là. Alors que toute la clique de Moubarak était jugée par des tribunaux civils. Le musée égyptien qui avait été symboliquement pris par les manifestants pour éviter les pillages des antiquités a été repris par les militaires et est devenu une chambre de torture. Les femmes et les filles arrêtées subissaient des tests de virginité, puis des viols, pour faire croire qu’on ne les violait pas puisqu’elles n’étaient pas vierges. Mais comme les moeurs se sont libérées avec la révolution et la parole de femmes aussi, elles ont pu parler et témoigner. Nous avons appris cela par Amnesty International.

La révolution s’est-elle structurée politiquement ?

Oui, aujourd’hui on peut compter 200 organisations différentes.

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Place Tahrir, février 2011 ©Libération

La société égyptienne a-t-elle changé avec cette révolution ?

Oui, le fait que pendant 18 jours, des femmes et des hommes se battent ensemble contre le pouvoir, place Tahrir a fait bougé les choses. Des changements sociaux s’opèrent en profondeur. Je pense que dans cette révolution, il ya une grande composante libertaire. Nous assistons à un refus du leadership, du centralisme militaire et territorial et surtout un refus du patriarcat. Refus de l’idée de père, on ne veut plus de père, ce sont les jeunes qui prennent la place du père. C’est le meurtre du père au sens freudien du terme. Les manifestants veulent une république laïque.

Pensez-vous que les révolutions dans les pays arabes aient une répercussion sur la communauté musulmane en France ?

Je pense que cette révolution peut aussi être un exemple pour les communautés musulmanes en France. Cette communauté doit s’ouvrir. Et peut être fière d’elle. En participant à la révolution, aujourd’hui pour la première fois de ma vie, j’ai recouvré ma dignité. Je suis fière de mon pays. J’appartiens à l’Egypte. Ces révolutions sont très importantes pour l’Europe, elles peuvent faire passer ces pays dans une autre problématique, en finir avec une vision colonialiste de part et d’autres.

Est-ce une révolution populaire ou une révolution des classes moyennes et cultivés ?

Je fais partie des gens de la gauche marxiste. J’ai cette analyse de classe-là. Je pense que nous assistons en Egypte à un nouveau type de révolution. Bien entendu le soulèvement a débuté par la jeunesse éduquée qui avait accès à internet, classe moyenne et éduquée. Mais la classe moyenne et supérieure a une double provenance. D’un côté, elle est conservatrice et d’un autre côté plus libérée et parlant anglais. Des millions de personnes, des familles entières, se sont formées à l’étranger et notamment dans les pays du Golfe. Cette diaspora de professeurs, ingénieurs, médecins…, partie en Moyen-Orient ont acquis un bien-être financier, par le fait qu’ils étaient bien payés dans les pays du Golfe. Mais en Egypte même, une classe moyenne qui s’est emparée d’internet a parallèlement surgi plus récemment depuis les années 2000. Du fait que l’Egypte s’est ouverte aux investissements étrangers, ils ont pu travaillé en Egypte dans des compagnies étrangères, avec de bons salaires. N’oublions pas que l’Egypte est un pays émergent avec un taux de croissance de 7% par an. Moins conservatrice, cette classe a envoyé ses enfants dans des écoles privées étrangères en Egypte où l’anglais était la première langue. De son côté, la classe populaire est traditionnellement dans les villes. Ce sont des ouvriers, femmes de ménages, les employés des magasins, les ouvrières des usines textiles, de chaussures, de recomposition des appareils. Enfin il y a ce qu’on appelle « Les quartiers sauvages », les « ashwaiat » en éyptien qui drainent une grande partie de la population égyptienne, ce qu’on pourrait appelé le sous-prolétariat comme des ouvriers à la journée, des marginaux, parqués dans des endroits immenses où l’Etat n’existe pas. Ils ne bénéficiaient d’aucun aide sociale, ils mourraient par milliers, faisaient peur à tout le monde. On pensait que c’était une force malléable que les islamistes pouvaient manipuler. Or ils se sont trouvés aux côtés de la révolution et non pas contre elle.

Cette classe très pauvre s’est ralliée à la révolution ?

C’est incroyable, mais oui. Ces habitants des « quartiers sauvages », ce sont maintenant eux qui font la différence. Ils sont très nombreux et n’ont rien à perdre. Ils ont rejoint ce qu’on pourrait appeler le deuxième mouvement de la révolution ces derniers mois. La classe moyenne s’est un peu essoufflée aujourd’hui. Aujourd’hui, ceux des « quartiers sauvages » affrontent la police, torse-nu avec à la main des pierres. Aujourd’hui ils se battent. Certains ont des Vespas : le 28 juin ce sont eux qui portaient les blessés dans des hôpitaux de fortune que nous avons du construire sur la place. Si les blessés étaient pris par les militaires, ils étaient directement arrêtés à l’hôpital officiel.

Quel sont les autres facteurs de la révolution ?

Le gouvernement a commis une erreur assez naïve, en faisant en sorte que toutes les classes moyennes aient accès à un ordinateur. Toutes les lignes de téléphone avaient un accès gratuit à Internet, si bien que ces classes avaient accès à une foule d’informations. Très vite, ils ont investi cet espace, par Facebook, les chats, l’accès aux médias étrangers.

Vous sentez-vous menacée aujourd’hui en tant qu’intellectuelle ?

Oui, lorsque je reviens en Egypte, je contacte toujours mon avocat qui est un des avocats de la révolution. Je suis sur une liste spéciale. Je retourne en Egypte demain jusqu’à fin septembre.

Que va devenir votre film ?

Je fais en faire un journal de la révolution. Il sera peut-être acheté par une télévision ou bien diffusé sur le web. J’ai aussi un autre projet de film qui dénoncera l’empoisonnement de plusieurs personnes par la pollution du Nil et l’usage d’insecticides cancérigènes.

Blog de Safaa Fathy : Egypt civil state

 



 

 

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