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Edward Saïd, l’intellectuel aux identités multiples

28 avril 2008

Pour l’ouverture de son mois consacré à la Palestine mardi dernier, l’association « Aflam » a choisit la projection du film d’Edward Saïd : « En quête de Palestine ». Une occasion de découvrir ou redécouvrir un intellectuel engagé sa vie durant, pour la cause de son peuple, mais pas seulement… Son œuvre fût en effet tout aussi riche et multiple que son parcours, son combat et son identité. Faisant de lui un intellectuel et un homme, pour le moins atypique…


 

L’exil comme "marque de fabrique"

Dans son dernier ouvrage autobiographique : « A contre-voie » (paru en 2002 en langue française), un an avant qu’il ne succombe à la maladie, Edward Saïd écrivait ceci :
« J’ai l’impression d’être parfois un flot de courants multiples. Je préfère cela à l’idée d’un moi solide, identité à laquelle tant d’entre nous, accordent tant d’importance (…) ».
Ces quelques mots pourraient tout aussi bien résumer l’homme et son parcours de vie. Une vie jalonnée depuis l’enfance par des départs incessants.
Né à Jérusalem, en Palestine, sous mandat britannique, le 1er novembre 1935 dans une famille bourgeoise, il suit ses parents en 1947 qui s’installent définitivement au Caire. A l’issue de la guerre de 1948 et de la création d’Israël, tous les biens et richesses restés en Palestine comme ceux des autres membres de la famille élargie seront perdus. Sa mère, jusqu’à sa mort n’acceptera jamais de prendre une autre nationalité que celle de « réfugiée palestinienne ». Si comme il l’expliqua, lui ne se senti jamais « réfugié », il porta en lui pourtant, toute sa vie, la marque de la perte et de l’exil. Bien que profondément marqué par le fait d’être "un sans patrie", il n’en omet pas moins toute la portée constitutive de son moi profond. Il dit se sentir décalé depuis longtemps, "ailleurs", nomade, exilé de l’intérieur. « Une sorte de lusus naturae », de plaisanterie de la nature, écrit-il. Son environnement premier, c’est la société cairote, où il vit et est scolarisé dans une école avec des élèves arméniens, grecs, juifs, égyptiens, coptes, anglais. Sa jeunesse est ballottée par d’incessants voyages en Palestine et au Liban, avant la traversée, à 17 ans, contrainte puis assumée vers l’Amérique.

L’homme, l’intellectuel, multiple et marginal

En décalage, Edward Saïd, l’est aussi par rapport à sa famille, son peuple, sa terre, son université, ses amis politiques... Sa priorité, souligne t-il « a toujours été celle de la conscience intellectuelle plutôt que la conscience nationale ou tribale, malgré la solitude qu’un tel choix risque d’imposer ». Il est sans cesse en lutte contre la « pensée collective », contre « les grandes machines » qui broient différences et contradictions. Il était de gauche mais ne fut jamais marxiste, les pensées closes et irréductibles lui étaient profondément étrangères qu’elles soient communistes ou ethniques.
Mort le 24 septembre à New York à l’âge de 67 ans, Edward Saïd était sans conteste un homme complexe et riche de sa multiplicité.
Il aimait lui même à revendiquer « la polyphonie » constitutive de son identité intime.
Il était palestinien mais également un parfait cosmopolite profondément marqué par la liberté que lui a offert son parcours universitaire aux États-Unis. A la fois professeur mondialement reconnu de littérature comparée et musicologue distingué, il était aussi un pianiste de talent. Pourfendeur inlassable du sionisme et de la politique israélienne, il n’en appelle pas moins ses compatriotes à prendre en compte la dimension de la Shoah et à trouver des chemins pour atténuer la peur des israéliens. Gloire vivante de l’intelligentsia palestinienne au sein de l’université la plus juive des Etats-Unis (Columbia), il y connaissait aussi bien des ennemis (menaces de mort incessantes) que des amis, juifs pour beaucoup. Polémiste engagé, il n’hésitait pas à dénoncer les régimes arabes corrompus et dictatoriaux mais tout autant la vision orientaliste prédominante en Occident qu’il considérait comme un reliquat fantasmé d’une conception coloniale du monde arabo-musulman.

A contre courant…

Dans sa célèbre œuvre « l’Orientalisme » publié en 1978, il analyse le système de représentation dans lequel l’Occident a enfermé l’Orient et même, l’a créé. Il y dénonce aussi la faillite des nationalismes arabes post-coloniaux qui ont abandonné leur peuple à la misère, sombrant dans le népotisme et la corruption. De tous les orientalistes, c’est le plus célèbre, Bernard Lewis, qui fera l’objet de ses plus virulentes attaques. Bernard Lewis, soutient que l’islam après un millénaire de puissance, est entrée dans une phase de déclin inexorable par fermeture sur lui même et par incapacité à prendre le train de la modernité politique et technologique occidentale. Il porte donc seul la responsabilité de ce déclin et personne d’autre que lui même ne l’en sortira conclut-il. En analyste du discours, Edward Saïd rétorque que cette thèse est totalement fausse car pour lui, l’islam comme « catégorie sui generis » n’existe pas- d’ailleurs, « Orient et Occident ne correspondent à aucune réalité stable en tant que faits naturels », ensuite parce que le pseudo- monde arabo-musulman, est aussi celui que les occidentaux, en particulier par le colonialisme, en ont fait. La vision biaisée des « orientalistes » conclut-il, ne sert que les intérêts néo-impérialistes des puissances occidentales, Etats-Unis en tête. Après avoir duré pendant près de vingt ans, le débat a été clos : « Lewis est devenu le spécialiste du monde arabe le plus écouté des néo-conservateurs. L’orientalisme dénoncé par Edward Saïd comme vecteur intellectuel d’une domination politique est aujourd’hui la science officielle de l’empire dans cette région du monde » a confié dans un entretien au journal le Monde il y a quelques années, Abdallah Hamoudi, directeur du centre d’études interrégionales du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Asie centrale contemporains à Princeton.
Mais plus que le professeur, le public connaissait mieux l’infatigable polémiste sur la question israélo-palestinienne. Très hostile aux accords d’Oslo, sa conviction depuis 1993 était que cet accord ne pouvait aboutir qu’à une nouvelle catastrophe pour le peuple palestinien et à la transformation d’Arafat en émissaire d’Israël. Il se disait partisan d’un Etat binationale réunissant juifs et arabes dans le respect mutuel de l’identité nationale et soutenait également qu’un Etat laïque multiethnique restait la meilleure solution. Avec son ami, le chef d’orchestre israélien , Daniel Barenboïm, ils avaient gagner le pari de réunir dans un même ensemble, des musiciens des pays arabes, des palestinien et des israéliens au sein de l’orchestre West Eastern Divan.
Mort en 2003 après avoir combattu pendant plus de dix ans un cancer, son départ laisse un vide incommensurable auprès de ceux qui l’admiraient et l’aimaient.

 

par Nabiha Gasmi - Dans > Portraits



 

 

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