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Douloureuse cité

29 mai 2014 - Dernier ajout 3 juin 2014

Ya Oulidi ! Le prix de la douleur. Documentaire de témoignages et de photos d’archives*, le film écrit et réalisé par Joseph El Aouadi-Marando revient - un peu plus de trente ans après le meurtre du jeune Lahouari Ben Mohamed par un CRS - sur les bifurcations de destin(s) vécues par les habitants de la cité de Flamants. Poignant.


 


Tout Marseille se souvient. Ce funeste samedi 18 octobre 1980, Lahouari Ben Mohamed tombe sous les balles d’un CRS lors d’un contrôle routier de routine. Il avait 17 ans. La ville entière s’émeut et s’insurge - pacifiquement - contre ce crime**. Un homicide considéré comme pratiquement impuni : jugé aux Assises sept plus tard, l’auteur est condamné à dix mois de prison dont six avec sursis, ressort libre après trois mois de préventive. La sentence laisse un goût amer à la famille, aux habitants de la cité des Flamants dont est originaire l’adolescent, et aux militants ayant accompagné ce combat judiciaire, « trahis » par une justice en qui ils avaient placé leur confiance, leur espoir d’atténuer leur souffrance par une condamnation sans ambages de ce crime.
Deux ans après la mort de Lahouari, « la cité restait fortement marquée, imprégnée par ce drame », se remémore Joseph Al Aouadi-Marando, auteur et réalisateur du film Ya Oulidi ! Le prix de la douleur. La genèse de ce documentaire, dont le tournage a débuté en 2011, trente ans tout juste après les faits, se situe là, au début des années 80. « Au lendemain de l’arrivée de la gauche au pouvoir, le nouvel exécutif a dû faire face à une montée de violence et de revendications dans les quartiers populaires laissés dans un état de déliquescence absolue par la droite, avec les premières émeutes aux Minguettes et à Vénissieux [dans la banlieue lyonnaise, ndlr] ». Pour tenter d’apaiser les esprits, les ministres de l’Intérieur - Gaston Deferre, également maire de Marseille -, et de la Justice - Robert Badinter -, imaginent organiser les vacances des jeunes des banlieues, afin de les sortir d’entre les tours d’immeubles, ou proposer des pratiques artistiques et culturelles sur place. À la faveur d’une rencontre fortuite avec Jo Ros, éducateur PJJ*** comme on le dirait aujourd’hui, le jeune photographe d’alors se voit proposer d’intervenir dans les quartiers nord marseillais auprès de jeunes âgés de 14 à 18 ans, « écorchés et révoltés, happés par ce qui était arrivé à leur ami ».

Mon fils

« Je me suis retrouvé, venant de la campagne, n’ayant aucune culture urbaine ni jamais abordé les questions et problèmes afférents aux banlieues, dans une cité réputée difficile, sans vraiment de moyens, où les jeunes - fuyant des appartements inconfortables rendus à l’état de véritables étuves la journée - étaient un peu livrés à eux-mêmes ». L’été durant, il animera un atelier photo au sein du centre social dirigé à l’époque par Christian Pesci, afin que les jeunes puissent porter leurs propres regards sur la cité, développer leur sens et leur analyse de l’image. En parallèle, armé de son Leica, Joseph El Aouadi-Marando immortalise le quotidien des Flamants, ses habitants, ses bâtiments. Des images sans lesquelles « le film n’aurait pas existé ».
Il suit également les manifestations liées à la lutte judiciaire et la troupe de théâtre constituée par les amis de Lahouari qui joue un peu partout en France et à l’étranger une pièce cathartique, écrite en forme d’exutoire, de refus de l’oubli. Ya Oulidi (Mon fils, en arabe), donnera son titre au documentaire. « En première intention, je souhaitais l’appeler Pressium doloris, le prix de la douleur, terme judiciaire invoqué en réparation de douleurs subies », précise le réalisateur. De sa rencontre avec les jeunes des Flamants, résulte un « lien privilégié » renforcé par son immersion six mois durant au sein de la famille de Moussa Maaskri, dont il tirera un reportage photographique diffusé dans le cadre de l’exposition Les jeunes de l’immigration à Beaubourg en 1983, qui met alors en avant l’extraordinaire production artistique de Français issus de toutes les immigrations. Le photographe, Italien par son père, Marocain par sa mère, se sent « pour la première fois issu de l’immigration, ce que - par déni peut-être, ou volonté de [se] fondre dans la société française - [il] avai[t] mis de côté ».
Dans les années 90 deux tentatives de faire revivre cette mémoire encore trop déchirante avortent. Joseph met alors en veille l’idée de soumettre à la lumière ces parcours de vies bouleversés par la mort de Lahouari. Trop fraîches les années 80 et leurs relents de racisme, la violence sociale du chômage, de la drogue, des règlements de compte, des suicides parfois, la jeunesse des quartiers décimée. Ce n’est qu’il y a trois ans, que le projet reprend corps. Hassan Ben Mohamed, frère cadet de Lahouari tenu à l’écart de son histoire, veut en connaître tous les détails, écrire un livre. Il entame un « lourd et méticuleux travail de mémoire » et contacte Joseph El Aouadi-Marando pour consulter ses archives. Ils décident de travailler ensemble, Joseph s’engage et conçoit son film avec comme priorité absolue « le respect de la mémoire de Lahouari, du chagrin et de la douleur de sa famille ».

Échappatoires

La caméra s’arrête sur les « bifurcations de destins » des proches et amis de la victime. « Moussa Maaskri avait une formation de tourneur-fraiseur, il est devenu acteur et comédien. Djamel Bara, peut-être voué à endosser l’habit d’ouvrier, s’est installé en Hollande après y avoir joué la pièce de théâtre. Il est aujourd’hui consultant en communication pour de grandes entreprises internationales. Mohamed Bouzidi est auteur-compositeur-interprète. Nacer Lazreg est chaudronnier, Brahim Maaskri revient à ses premiers amours, la musique et le théâtre. Yamina Benchenni est restée fortement impliquée dans l’action sociale. Il y a aussi Haddou, le grand frère de Lahouari, qui n’est pas évoqué dans le film et qui dirige un service de la Protection Judiciaire de la Jeunesse… » Et en filigrane c’est toute la vie post-crime de la cité qui surgit : « il y a eu une prise de conscience, un engagement, une évolution ». Aux Flamants, on milite, on vote plus qu’ailleurs. Et aujourd’hui, cette cité a « un maire Front National, insupportable constat d’échec des politiques urbaines »…
Trente après, quel regard sur la situation des banlieues, de la cité ? « Ma conclusion est celle de Jo Ros, qui témoigne dans le film : au lieu de s’occuper des bâtiments on aurait du s’occuper des habitants. Il y a eu une erreur d’approche : on a dépensé énormément d’argent pour les bâtiments, on a ravalé un peu les façades, mais les conditions sociales ont empiré, se sont dégradées ».

Projeté en février à l’Espace Julien, alors qu’il n’était pas tout à fait finalisé, en mars au Lycée Saint-Exupéry dans les quartiers nord de Marseille, puis à Casablanca et Rabat au Maroc - où est enterré Lahouari Ben Mohamed - Ya Oulidi ! Le prix de la douleur a été présenté lors du festival Visions Sociales, organisé par la CCAS**** et sera de nouveau diffusé le 30 mai prochain au Maroc, lors des 8e Rencontres internationales du film documentaire de Fès. Dans le cadre du dispositif « Identités, Parcours et Mémoire », il reçu le soutien de la DRJSCS***** et la DRAC****** Paca, ainsi qu’une aide à la création de la CCAS et du CE des Cheminots Paca.


La chanson Ya Oulidi, écrite pour la pièce éponyme rejouée en 2011 par les mêmes comédiens sous l’impulsion d’Hassan Ben Mohamed, petit frère de Lahouari :

www.youtube.com

* Photographies des années 80 d’Yves Jeanmougin, Pierre Ciot et Joseph El Aouadi-Marando.
** Il sera l’un des déclencheurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, partie en 1983 du lieu du drame.
*** Protection Judiciaire de la Jeunesse, du ministère de la Justice.
**** CCAS : Caisse Centrale des Activités Sociales des industries électriques et gazières
***** DRJSCS : Direction Régionale de la Jeunesse et des Sports et de la Cohésion Sociale.
****** DRAC : Direction Régionale des Affaires Culturelles, ministère de la Culture.

 

 

 

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