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VAR

Domaine de Miolan : sur les traces (picturales) perdues de travailleurs indochinois durant la Seconde Guerre

5 décembre 2012

Dans les années 40, des Tonkinois, Annamites ou Cochinchinois travaillent dans les mines de bauxites éparpillées dans le massif des Maures. D’abord réquisitionnés par l’armée française puis par les Allemands - dès 1942 et l’invasion par la Wehrmacht et les Italiens de la Zone libre -, ces « immigrés de force » [1] vivent dans des camps disséminés dans le département du Var. Au Cannet-des-Maures, ils couvrent des fresques colorées les murs d’une bâtisse, livrant probablement l’un des rares témoignages iconographiques de leur présence en France. Nous sommes partis sur la piste de ces représentations remarquables, aujourd’hui disparues.


 

« Tout a été enlevé, rien n’a été conservé ». Brigitte Varenne, propriétaire du Domaine de Miolan (Cannet-des-Maures, Var), semble navrée de révéler la complète disparition des œuvres. Lorsqu’elle rachète la propriété familiale en 2006 [2], elle n’ignore pas que les murs de la ferme sont couverts de fresques peintes au début des années 40 par des travailleurs indochinois. Mais n’en sait guère plus. « Je connaissais ces peintures, je les avais déjà vues. Mais j’étais trop petite quand ça s’est passé. Et la famille ne dispose pas vraiment d’archives », explique-t-elle.

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Des ouvriers indochinois ont travaillé dans les forêts et mines voisines de la ferme. ©DRAC PACA/J. Marx

Parallèlement, la même année, l’écrivain toulonnais Alexandre Briano tombe fortuitement, tandis qu’il chine dans un vide-greniers, sur un plan de campement de travailleurs coloniaux, « l’un des rares existant en France ». Ce dernier se passionne pour l’histoire de ces travailleurs forcés, que l’Empire a fait venir dès l’automne 1939 afin de participer à l’effort de guerre [3]. Il entame un travail de fourmi - qui se prolongera dix-huit mois et aboutira à la publication de son livre Les travailleurs coloniaux, les oubliés de l’Histoire [4].

Dans les anfractuosités de l’Histoire

Pour son enquête, Alexandre Briano part à la recherche de tout document relatant ce pan peu étudié de l’Histoire de France, et la vie de ces Indochinois déracinés [5] ; il écume les Archives nationales d’Outre-mer à Aix, le CHETOM (Centre d’histoire et d’études des troupes d’outre-mer) de Fréjus, le service du Patrimoine culturel de la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille, le service historique de la Défense Marine de Toulon, ainsi que les archives portuaires de la cité bimillénaire et de la préfecture varoise.

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Un phénix, peint par un travailleur indochinois durant la Seconde Guerre Mondiale, dans la ferme de Miolan, au Cannet-des-Maures. ©A. Briano

L’auteur accède également à des archives privées, et recueille de précieux témoignages - de Français ayant à l’époque côtoyé des travailleurs Indochinois, mais également d’un Vietnamien survivant établi à Cavaillon, Trinh Tran-Van. À l’été 2007, il fait la connaissance de Brigitte Varenne qui lui révèle la présence d’un détachement d’ONS (ouvriers non spécialisés) annamites dans sa commune du Cannet-des-Maures, durant la guerre ayant opposé l’Axe aux Alliés entre 1939 et 1945.

Des poudreries aux mines…

Affectés dans un premier temps aux poudreries afin de produire en masse armes et munitions devant alimenter le front, les travailleurs indochinois sont démobilisés dès 1940 et la capitulation d’une France bientôt en proie au pétainisme [6]. Dès lors, une majorité d’ONS est transférée vers le Sud et la Zone libre. Différents secteurs les emploient, avec une prévalence de l’agriculture. De même dans le Var, où les travailleurs indochinois sont « employés dans les champs et les bois », écrit Briano, subordonnés à une nébuleuse « Société coopérative pour le retour à la Terre » sise à Toulon, et dont les orientations semblaient clairement dictées par « une des idées fondamentales du système du gouvernement de Vichy : le retour à la terre ». Brigitte Varenne n’a pas souvenir de ces ouvriers asiatiques dans les bâtiments de Miolan, seulement « dans les mines de bauxite de la toute voisine montagne de Recoux » [7]. « On pouvait aller à la mine à pied depuis la ferme, cela représentait environ une vingtaine de minutes de marche », nous précise l’écrivain [8] [9]. À l’époque, la compagnie Bauxites de France exploite le site, qui passera en 1960 sous la coupe de Péchiney [10].

… et des mines au maquis

En revanche, détaille le livre, l’actuelle propriétaire du domaine se remémore « que cette curieuse entreprise de société coopérative employait à ses débuts des réfugiés républicains Espagnols ainsi que des réfugiés Alsaciens et Lorrains fuyant les nazis installés dans leurs belles provinces ». Plus tardivement, des Indochinois besogneront effectivement dans les forêts du Massif des Maures, afin de produire le charbon de bois nécessaire pour alimenter les véhicules de l’armée.

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Une frise, dans la maison principale. ©DRAC PACA/J. Marx

Quelques-uns, peu nombreux mais assez pour le remarquer selon Alexandre Briano, rejoignent la résistance et le maquis des Glières [11] : « J’ai découvert que certains étaient partis là-bas, avec des chasseurs alpins, et y étaient restés. Une fois, j’ai été contacté par les archives de la Résistance qui s’étonnaient qu’il y ait les noms de Vietnamiens inscrits sur les tombes au plateau des Glières » [12]. Finalement, on ne sait que peu de choses, des fragments de vies.

Longévité, prospérité

Les peintures retrouvées dans l’enceinte du domaine de Miolan ne viendront malheureusement pas mieux éclairer les conditions d’existence des ouvriers. Végétation luxuriante, animaux mythiques, tout cela paraît relever essentiellement du symbolique : les références bouddhiques, esthétiques et peut-être même purement fantaisistes ne donnent aucun indice, si ce n’est une forme de nostalgie.

Consulté, un amateur d’arts asiatiques en a néanmoins tiré cette analyse : « l’artiste connaissait les classiques de la décoration, mais à sa façon imaginaire. La comparaison iconographique avec la porcelaine bleu et blanc de la tradition chinoise XVe-XVIe est séduisante et opérationnelle. Quant à savoir s’il avait la nostalgie de son pays : pas sûr. Il aurait peint des paysages et des gens de là-bas. Ou alors se souhaitait-il de vivre vieux pour y retourner ! ». Et «  outre que le dragon et le phénix, souvent associés représentent respectivement l’empereur et l’impératrice, le dragon est le bienfaiteur de la pluie et le phénix évoque le sud et le chaud. Allusion au pays d’où l’on vient et où on est ? ».

Concernant ce qu’Alexandre Briano avait pris pour la signature indéchiffrable du peintre, une autre interprétation se dessine : il s’agirait, du moins est-ce une hypothèse, des « trois vœux : santé, prospérité, longévité, qui sont les vœux tout bêtement du nouvel an chinois. Tout ceci parait logique : ces gens loin de chez eux ont fêté le passage à la nouvelle année et ont peint à cette occasion la symbolique qu’ils connaissaient ».

Pour réaliser ces fresques, le ou les peintres ont probablement usé de pigments naturels, plantes, ocres. Une fragilité qui a - partiellement - résisté au temps, durant près de soixante-dix ans.

Au rouleau compresseur du temps présent

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Un dragon entoure des symboles de longévité et prospérité.

« Alexandre Briano est l’un des derniers à avoir photographié les fresques », prévient Brigitte Varenne. Pourtant, souhaitant faire protéger la bâtisse de Miolan au titre des monuments historiques, elle se rapproche en 2010 de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) PACA. Jean Marx, alors chargé d’études du service de la Conservation régionale des monuments historiques se rend sur place : « la demande ne portait pas sur les décors peints, mais sur le bâtiment en tant qu’architecture. La propriétaire m’a indiqué les peintures, je les ai prises en photos ». Inclues dans le pré-dossier et présentées en commission, elles ne feront pas basculer la décision de l’instance, qui retoque la demande de protection. Dans le cas contraire, un dossier plus complet aurait pu être établi. Il est vrai que les œuvres étaient particulièrement abîmées : « ces travailleurs devaient être les derniers habitants de la maison avant que nous ne la rachetions », imagine Brigitte Varenne. La toiture de ce bel édifice aux fenêtres à meneaux s’effondrait, les murs s’effritaient, l’humidité et l’érosion faisant leur œuvre. L’une des pièces aurait même été « recouverte de chaux » selon l’écrivain. Les peintures « étaient déjà dégradées : il n’y avait pas un ensemble complet et on avait peu d’éléments dessus », confirme Jean Marx. Et d’esquisser un parallèle avec « le Camp des Milles. C’était surtout intéressant sociologiquement ; c’est un moment d’Histoire. Il y aurait peut-être eu possibilité de déposer l’ensemble ou de trouver des solutions préservant les fresques sans les montrer, mais cela a un coût ». Une option que n’ont pu envisager les propriétaires du lieu, qui se sont lancés dans la rénovation complète du bâti.

Le rouleau compresseur de l’Histoire, implacable, bannit progressivement des mémoires le souvenir des anciens : les témoins de la Seconde Guerre Mondiale vieillissent, les derniers ouvriers indochinois rejoindront eux aussi les mânes de leurs ancêtres. Que gardera la France de leur passage, de leurs actes, de leur existence ? Les scientifiques, le Politique [13] [14], la société civile prendront-ils le relais ?

Autres horizons, autres traces

Un foyer municipal de la ville du Thoronet aurait porté sur ses frontons des frises réalisées par des Indochinois à la même époque, croit savoir Alexandre Briano, arrivé « trop tard » pour les immortaliser, puisque le bâtiment a fait l’objet d’une destruction au début des années 2000. La poudrerie de Bergerac , en Dordogne, a livré elle aussi un témoignage pictural de la présence de travailleurs indochinois durant la première moitié du XXe siècle. Quoique très différentes, les peintures - en bon état de conservation - reprennent les mêmes thèmes que celles de Miolan.

- Et toujours, nos articles consacrés au sujet des travailleurs indochinois et Vietnamiens de France :

Travailleurs indochinois : un début de reconnaissance
Traces métisses d’un Petit Viet Nam oublié
Henriette Nhung Pertus : l’exil douloureux de la « Chinoise verte »

Nos remerciements à Alexandre Briano, ainsi qu’à la DRAC PACA et Jean Marx, à qui l’on doit photos et documents reproduits ici.

 



 

 

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