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Désert

1er novembre 2008 - Dernier ajout 29 octobre 2008

Cela fait maintenant, bien dix jours que nous sommes au Maroc. Bientôt la frontière. Dakhla, tout au sud, en plein Sahara. Trois heures moins le quart, le soleil tape fort. Nous avons tendu un drap, du toit du 4x4 à un arbuste minuscule pour gagner un peu d’ombre et un semblant de fraîcheur. On est en octobre ! Août doit être intenable. La route est sublime. Plus on s’enfonce dans la roche et le sable plus le français disparaît. Les panneaux routiers sont en arabe dans leur majorité. Les touristes se font rares, le Royaume montre un autre visage.


 

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Le tracé automobile est simple. Une voie de bitume, agrémenté de petits nids-de-poule épars, pas vraiment méchants, juste un peu taquin. Quand un camion arrive en sens inverse, la route devient subitement très étroite, d’autant que ses côtés, érodés par le sable, sont pareils a une lame de scie guettant les pneus maladroits.
Des camions, surtout, venant de Mauritanie ou ravitaillant les petites villes, rares, de la route. Des 4x4 de la gendarmerie et de l’armée sillonnent la voie en permanence. La région est d’importance. Du pétrole, du phosphate, du gaz… Des richesses en veux-tu en voilà. Comme l’explique Ali, le jeune gérant d’un camping, désert lors de notre passage, à Foum el oued « maintenant que la route de l’Algérie est devenue dangereuse, le transit venu et vers le sud de l’Afrique passe par ici ». Il ajoute : « C’est dans l’intérêt de l’Europe que cette zone soit sûre. Tout le monde s’entend maintenant, de Sarkozy à Kadhafi. Le Sahara n’a jamais été aussi important. » De nouveaux gisement d’or noir viennent d’être découverts dans la région.
Pour développer la zone le Maroc sort le grand jeu. De Laayoune jusqu’à la frontière, toute la zone est exemptée de taxe, de l’essence à la pompe, aux entreprises de tout bord cordialement invitées a s’installer. Beau cadeau qu’Ali tempère, un rien désabusé, « il n’y a aucune protection sociale pour les travailleurs, pas d’assurance maladie ni chômage. On est traité comme des chiens et le premier qui conteste est mis à la porte. Il y en a tant qui attendent… » C’est étrange comme le bien-être des grand groupes industriels est si souvent incompatible avec celui des ouvriers. Ali regrette que son père, parti travailler trente ans en France pour Simca, n’est pas pris la peine de faire appel au regroupement familial pour lui et ses frères. « Maintenant je suis là, avec un niveau bac, à gérer un camping en plein désert pour à peine 1 000 dirhams par mois. » Sait-il que son père a trimé dans une usine pour un salaire de misère ? « Et alors ? » Répond-t-il, « usine la journée, foyer le soir, aujourd’hui sa retraite est supérieure aux bons salaires d’ici ! » Il ajoute, « la misère je connais, mais de l’avenir je n’ai rien vu ». Peut-être son père a-t-il voulu leur éviter ce qui a fait, qu’en trente ans dans l’Hexagone, il n’ait appris que trois mots de français : « bonjour, bonsoir et dégueulasse ».

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Alléchés par un développement record les promoteurs bétonnent à tout va. Des immeubles entiers en construction, des chantiers, des briques et des parpaings, mais personne pour y habiter. Ils sont comme des fantômes regardant le désert. « qui peut bien habiter ici ? » se demande Saïd, gardien de nuit après quatorze ans dans l’armée dont une bonne partie à se battre contre le Front Polisario. Il est à l’image de beaucoup d’hommes travaillant dans les villes sur la côte. Très loin de leur famille, restée dans le nord. Chauffeur de taxi, pêcheur en mer, veilleur de nuit. Ils se plaignent tous du travail qui fait cruellement défaut. De cet argent débloqué pour développer les régions et qui se perd dans les poches des gouverneurs de province. Saïd a trois enfants, l’aînée a du arrêter l’école après le primaire pour aider sa mère à tenir leur petite boutique dans leur village après Fès. Si le camping flambant neuf, qu’il garde la nuit, lui versait un salaire décent il remonterait plus souvent voir les siens. Plus de quatre mois par an comme actuellement. Petits boulots, débrouille, les Marocains du sud attendent de voir la suite. La lueur d’espoir : le roi. Mohamed VI semble jouir d’une estime rare. « C’est un roi qui aime le Maroc » entend-t-on souvent. « Il veut faire changer les choses et du bon côté » confirme Abdallah, chauffeur de taxi à Agadir mais résidant a Tanger. C’est aussi l’espoir d’Ali le gérant de Foum el Oued : « il doit descendre incognito dans l’hiver (suite à un article paru dans un journal américain qui dénonce la gestion désastreuse des parcs nationaux bordants la côte) et là les choses vont changer. Les gouverneurs vont être obligés de partager ».

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Dans les postes de police, le long de la route, grossièrement collés avec du vieux scotch de déménagement, des portraits d’hommes recherchés. Trafic et contrebande en tout genre, cigarettes, essence, contrefaçons diverses… Le désert est une manne et une cachette de premier ordre. Bandits, terroristes. « Al-Qaida » revient souvent…

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Le désert lui s’installe avec la grâce et la lenteur de l’adversaire sûr de son coup. Il gagne sur les murs, érigés en rempart à l’entrée des villages, ensevelit méthodiquement les arbustes écrasés de soleil. Son étendue et sa beauté coupe le souffle. Les hommes qui y vivent semblent avoir appris de lui la patience et une certaine résignation. Un point très loin dans le regard les sépare du commun des mortels. Les falaises, comme déchiquetées par des griffes monstrueuses, en des temps immémoriaux, contemplent à leur pied le vaste océan qui les grignote inexorablement. Sur leur crête, des ombres en djellaba éculées, à la peau burinée par tant d’immensité, pêchent. Des hommes qui traquent au bout de leurs cannes géantes, les poissons vendus sur les marches des villes comme Laayoune. Ils vivent là, comme hors de tout temps, entre la route et le bleu éperdu de la mer. Des tentes de fortunes dressées à quelques pas de l’eau. Ailleurs, en contrebas, à l’abri des regards, sur un replat, face à la Mecque, deux tombes de fortune. Deux amas de cailloux revêtus de chemises élimées, témoignent en silence de vies qui se sont éteintes ici-bas. Nul ne sait quand. S’en soucie-t-on ?
La route reprend, les paysages assourdissant de beauté et d’espace défilent. Puis, comme régulièrement dans cet horizon qui semble sans limites, une odeur saute aux narines. La charogne. Relent tenace, odeur doucereuse et écoeurante de cadavre pourrissant quelque part entre les pierres. Un chien, un chameau, un renard, un homme… Elle s’imprègne sur quelques dizaines de mètre puis disparaît. La vie est rude sous ce soleil de plomb. La mort ne fait pas de chichis, la mémoire de sépulture.

Une place ceinte de hauts murs apparaît dans un virage. La frontière. La Mauritanie prend le relais dans la course du sable.

 

 

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