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Des média pour tous, tous dans les média !

29 janvier 2008 - Dernier ajout 30 juin 2008

La journée d’étude organisée par la direction régionale de l’Acsé PACA, vendredi dernier à l’Alcazar, a permis de s’interroger sur la question des « représentation et représentativité des immigrés dans les média ». Un temps pour constater, contester, et élaborer des pistes d’action pour l’avenir.


 

C’est un colloque sur l’ouverture des média à toutes les composantes de la société française. Les composantes sont là. Les média non. Faute d’une couverture médiatique digne de ce nom (sauf la présence de Stéphane Gravier, journaliste de la radio grassoise Agora FM, et de vos serviteurs de Med’in Marseille), le parterre d’invités et d’intervenants était lui conséquent : représentants de grands média et journalistes sensibilisés, chercheurs, responsables de la société civile ou de média dits « des diversités »,… Et même le préfet de région et de département ! Michel Sappin qui – après le discours d’Henry Dardel, directeur régional de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances – s’est livré à un véritable plaidoyer en faveur de la diversification des effectifs dans les entreprises de presse et des contenus diffusés.

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Blandine Kriegel, présidente du HCI et Hanafi Chabbi, adjoint au directeur de l’Acsé PACA

La directrice nationale de la culture et de l’information de l’Acsé Fadila Mehal, également connue pour son engagement politique à la tête des Marianne de la diversité, a rappelé l’importance de financer des œuvres documentaires ou de fiction, de travailler à « l’hybridation entre média grand public et média des diversités », à la diffusion des informations traitées par ces derniers. Blandine Kriegel prend le relais et présente pour le HCI (Haut conseil à l’intégration), qu’elle préside, un état des lieux. En ressort un sentiment de forte « disparité » quant au traitement de la diversité, selon les programmes. Et si le HCI a rendu dès 2004 des recommandations en la matière au Premier ministre d’alors, que le colloque Ecrans Pâles a été initié depuis, et que l’on a malgré tout enregistré « une accélération de la représentation de la diversité » dans l’audiovisuel, la situation n’a en définitive que peu changé. Pas question cependant de céder à une politique de « quotas », dit Blandine Kriegel. Pour elle, il suffit de « couler la diversité dans l’égalité, et non l’y opposer », afin de faire de la mixité « la règle ».

Des média retardataires… et réfractaires

Avant d’attaquer les débats, c’est l’heure des bilans. Que sait-on de la représentation et de la place accordée à l’immigration dans les média ? D’abord, que la France accuse un sérieux « retard par rapport à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis », note Claire Frachon de l’Institut Panos. Qu’en plus des atermoiements de nos média, l’éthique est largement moquée, avec par exemple la surexploitation du thème de l’insécurité, souvent mis en corrélation avec l’immigration.

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Claire Frachon, journaliste et chef de projets à l’Institut Panos

« Au milieu des années 90 s’est posée une question éthique sur le fait de produire essentiellement des articles, des émissions rattachant l’immigration à la délinquance, à la misère, à l’islamisme et au terrorisme. Certains journalistes ont voulu compenser la balance de la stigmatisation par des articles visant à montrer qu’une partie des immigrés s’intègrent ici. Mais les figures de réussite sont uniquement montrées sous la dimension du spectacle, la figure de la performance, économique ou sportive », illustre Isabelle Rigoni, directrice du pôle de recherche Minority media, au sein du laboratoire du CNRS Migrinter à Poitiers. Les média en appellent « trop au sensationnalisme », conclut-elle, avant d’élargir sur les pratiques constatées dans huit autres pays européens.
Les chercheurs du CREM (Centre de recherche sur les médiations, à Metz) Céline Ségur et Vincent Meyer ont mené entretiens et études pour mieux appréhender « les traductions médiatiques de l’immigration », à travers les « (re-)production, représentation et réception des images ». Les études manquent d’ailleurs cruellement sur le sujet. Une carence qui rend impalpable, voire improbable pour quelques-uns, un problème bien réel.
Et parmi le public, on sent l’impatience poindre, au cœur des débats. Est-ce à dire que la problématique qui entoure le défaut de représentativité de toutes les France dans les média et surtout l’image d’Epinal – de l’« immigré », de l’« issu de l’immigration », du Français à la couleur, au nom, à l’adresse qui font qu’il est méthodiquement catalogué – véhiculée par eux, cristallise toutes les frustrations ? Les échanges avec la salle n’ont en tous cas pas dérogé à quelques écarts, en direction des mêmes difficultés vécues en politique, dans la culture, voire la vie quotidienne… Un auditeur attentif reproche aux média leur rôle dans la construction et l’entretien d’un imaginaire « choc des civilisations ».

Procédés fumeux, sujets douteux

Sous l’œil avenant mais intransigeant du président du Club de la presse de Marseille Provence Alpes du Sud (Jean Kéhayan avait dénoncé, fin 2005, l’attitude de journalistes qui cherchaient à soudoyer quelque jeune, afin d’obtenir de « bonnes » images pour le journal…), les discussions sont lancées. Les débatteurs de la première table ronde décryptent, avec comme fil rouge le questionnement éthique, les pratiques professionnelles usuelles.

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Nadia Bey, journaliste à Radio Orient

Nadia Bey, journaliste à Radio Orient, relate son expérience du binôme constitué avec Stéphane Fort, de France Inter, à l’occasion du dernier Atelier national initié par l’Institut Panos (exercice permettant de créer des passerelles entre média « classiques » et « des diversités »). Un travail commun, sur des sujets ne touchant « ni à la banlieue, ni aux foyers Sonacotra », mais à la politique. Une réelle complicité, l’envie de poursuivre ; l’idée d’une émission récurrente et permanente ne convainc pourtant pas une hiérarchie frileuse. « La diversité n’est pas une priorité éditoriale et est souvent synonyme de diversion », relève Nadia Bey. Patrice Maggio, directeur départemental du quotidien Nice Matin, la rejoint : « malgré plusieurs expériences extrêmement positives », ce genre de sujet se retrouve toujours « en dessous de la pile ».
Les deux premières enquêtes commandées par de grands hebdomadaires nationaux à l’agence de presse Ressources Urbaines ? Forcément orientées vers « le problème de l’islamisme », s’emporte Erwan Ruty. Le président du Club Averroès (co-fondé par David Pujadas notamment, ce cercle d’influence rassemble des personnalités qui oeuvrent en faveur de la promotion de la diversité dans les média) Amirouche Laïdi avertit du « rôle de désordre et d’amalgame » endossé par une majorité de média. Le grand témoin de la journée – président de l’OM et néanmoins ex-journaliste – Pape Diouf, qui se qualifie non sans ironie d’« anomalie sympathique », s’alerte quant à lui de ce que «  l’approximation fait souvent office d’information ».

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Pape Diouf, président de l’OM et ex-journaliste, a chapeauté l’ensemble des débats

Certes il faut écrire vite, toujours plus vite, sous la « pression » des rédactions, de la concurrence, souligne Frédéric Legrand, l’un des journalistes de l’édition locale du gratuit 20 Minutes. Les mots, les images, les sons doivent appâter et épater. Michel Samson, le correspondant du Monde à Marseille, objecte pourtant qu’« il est possible de faire autrement », en prenant le temps, et l’info à contretemps.
Ce n’est pas tout, l’heure tourne. Impossible de sonder les pratiques journalistiques et éditoriales sans s’arrêter un instant sur ceux et celles qui les appliquent. Ce sera l’objet de la seconde table ronde : savoir si la profession de journaliste, quel que soit le niveau hiérarchique, reflète l’image de la société française…

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Michel Samson, correspondant du Monde à Marseille

Combien de Harry, Audrey et Aïda dans le paysage médiatique français ?

Bien sûr, l’accès aux formations aux métiers du journalisme constitue une première embûche à l’entrée future dans les entreprises de presse. Colette Auger, journaliste à La Provence qui a mené sa petite enquête, y décèle une « discrimination purement sociale ». Indéniablement, le coût des études et le pré requis universitaire réclamés par les écoles, reconnues ou non, sont un frein à l’investissement par les « classes populaires » de la corporation. Évidemment, les écoles ne forment chaque année que 20 % des nouveaux encartés, argumente Patrick-Yves Badillo, le directeur de l’EJCM (Ecole de journalisme et de communication de Marseille). L’explication laisse toutefois un goût d’inachevé.

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Edouard Pellet, délégué à l’intégration et à la diversité auprès du PDG de France Télévisions

Edouard Pellet, délégué à l’intégration et la diversité auprès du PDG de France Télévisions, parle de « multiplicité ethno-raciale » et de PAPI (Plan d’action positive pour l’intégration) pour « rattraper les années de retard accumulées par le service public » en matière d’embauches. Institué en 2004, le plan quinquennal devait aboutir en 2009 « au droit à l’indifférence ». « C’est raté », déplore Edouard Pellet, qui tente ensuite : « enfin pas tout à fait ».
Depuis quelques années en effet, on a pu observer l’apparition sur nos écrans d’Audrey Pulvar (au Soir 3 puis au 19/20 de la troisième chaîne), d’Aïda Touhiri, présentatrice de 66 minutes sur M6, et d’Harry Roselmack (membre du Club Averroès) comme « joker » de PPDA à la grand-messe du 20H de TF1. Mais en 2007, déplore le Club dans son dernier rapport, l’émulation retombe comme un soufflé trop chaud. Comme s’il fallait payer une trop « brusque », trop « voyante » ouverture par une accalmie qui pourrait durer si rien n’est envisagé. L’interprétation des réticences des uns, de la condescendance des autres, se trouve peut-être tout simplement dans des mécanismes de rejet bien rôdés ; Ahmed Nadjar, directeur du webzine Med’in Marseille, diffuse des images tirées du colloque Ecrans Pâles. Etienne Mougeotte, alors vice-président de TF1, cantonnerait bien les « bronzés » à la télé réalité, aux jeux, voire à la météo. D’ici qu’un Noir présente le 20H… « Non », coupe-t-il à l’époque, catégorique.
C’était avant Harry. Pour un, combien restent encore sur le carreau – sans perdre de vue la complexité pour tous de se faire une place sous ce soleil – voient leurs compétences dévalorisées quelles que soient leurs expériences, des sujets « banlieue » ou immigration leur être attribués d’office, afin qu’ils revêtissent l’habit de « fixeur ».
Que faut-il donc fichtre faire, afin de rendre sa place à la « diversité », dans la République inique des média ? Ebauches de solutions, parfois échafaudées depuis de longues années, puisées tout au long des débats.

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Amirouche Laïdi, journaliste et président du Club Averroès

Kit de survie

Aurélien Desclozeaux, pour le magazine Respect (partenaire média de l’Année européenne 2008 du dialogue interculturel), et Etienne Bastide, de Radio Galère, ont pu faire part de leur expérience quotidienne au sein de leurs rédactions. Amirouche Laïdi, comme d’autres, préconise l’application et l’amplification par le CSA de son pouvoir d’observation, de rappel à l’ordre, de contrainte et de sanction. Si l’on renvoi une image négative du média qui discrimine, cela pourrait se révéler « plus efficace » qu’une simple amende. « Il faut renouveler les hiérarchies et inscrire la diversité dans la loi », tance Nadia Bey, tandis que Claire Frachon émet l’idée d’un centre de recherche spécifique qui établirait un « baromètre » de la diversité dans les média. La notion de quotas en titille bien quelques-uns, mais n’émerge pas vraiment. Ce serait une réponse choc dont on se passerait volontiers si les principes républicains entraient un jour enfin en vigueur.

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Jean-Francois Tealdi, grand reporter à France 3 et syndicaliste

Quant aux contenus et leur diffusion, une vraie réflexion doit s’engager. Le président d’Epra (Echanges et productions radiophoniques) Richard Senghor, milite pour une meilleure circulation des informations délivrées par les média du tiers secteur (ou associatifs), grâce au relais des média grand public. Des « cours d’éthique » à dispenser dans les écoles de journalisme, aux programmes dédiés (inexistants depuis la disparition de l’antenne de l’émission Sagacité), en faveur desquels plaide Jean-François Tealdi, grand reporter à France 3 et syndicaliste (il propose depuis près d’un an un magazine – Les Migrations – sans succès)… Des Forums Citoyenneté (rencontres jeunes/journalistes) organisés par France Télévisions tous les quinze jours, en passant par un outil intégrant la question de la sémantique (qu’entend-on d’ailleurs par « immigrés » dans l’intitulé du colloque ; Roselmack et Pulvar ne sont-ils pas Français à part entière ?) développé par la même chaîne et bientôt mis à disposition des partenaires européens, les initiatives et idées ne manquent pas. Pour Reynald Blion, président de l’Institut Panos Paris, « quand on passe autant de temps à définir, c’est parce que l’on ne veut pas agir ». Reste la « difficulté de l’évalutation de l’impact de l’ensemble des politiques volontaristes », tant dans les média et leurs contenus qu’auprès de l’opinion publique. « A suivre », conclut Henry Dardel...

 

 

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