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De Rage et d’Amertume

9 octobre 2011

L’immigration post coloniale n’est pas « cérebrolésée » ! En guise d’introduction cette affirmation peut être perçue comme incongrue et si ce n’était ce qui suit j’en conviendrais volontiers. Le terme n’est pas très usité et il sort tout droit du jargon des psychologues qui parlent aussi de mémoire cognitive et de courbe de l’oubli. Ces concepts définissent la façon dont nous encodons, nous stockons et nous récupérons les souvenirs et la représentation mentale que nous nous faisons de nous-mêmes individuellement ou collectivement.


 

Cette immigration post coloniale hérite d’une mémoire des luttes, faîtes de drames et de souffrances, de spoliation et de regrets, de trahisons et de lâchetés…de rage et d’amertume.

Mais elle est aussi faite de grandeurs et de victoires, de courage et d’abnégation, de sublimes sacrifices et d’héroïsmes insensés, d’honneur et d’espoir (ce mal incurable).

Personne n’est propriétaire de cette mémoire là et personne ne peut s’en déclarer unique dépositaire. Cette mémoire appartient en fait à toute l’humanité, elle est une partie de son histoire, elle nourrit le souffle de toutes les femmes et de tous les hommes de bonne volonté. Elle forge la conviction et la détermination de toutes celles et ceux qui n’abdiquent pas, ne se résignent pas et ne troquent pas la dignité qu’elle leur confère contre les enjeux de l’immédiateté, contre le quotidien, le court terme qui oblitère le recul et la mise en perspective.

La mémoire de l’immigration post coloniale est donc de fait une histoire universelle mais subjective ! Elle est un parti pris, les 3ème rencontre des luttes de l’immigration qui se tiendront fin Novembre à Paris le rappelleront par ailleurs.

Mais la mémoire, en terme de militantisme, ne peut être réduite à sa simple expression commémorative, elle n’a d’efficience qu’a partir du moment ou elle devient (ou redevient) un outil de connaissance et d’émancipation ! Saïd Bouamama a mis le doigt sur un des obstacles majeurs de la conscientisation politique des quartiers populaires : « le militantisme des générations spontanées. » Cette véritable damnation qui fait que la transmission du savoir politique et culturel ne se fait que de manière sporadique, discontinue, au gré des individus et de leurs motivations et histoires personnelles. Peut être parce que nombre d’enfants et petits enfants d’immigrés ne se projette socialement que par le biais de l’histoire officielle et le roman national que l’école républicaine lui enseigne, quitte à vivre cela comme une dénégation ou une ablation d’une partie de leur identité.

Ainsi, peu nombreux sont celles et ceux qui s’impliquent dans la conservation, la réhabilitation et la diffusion de cette mémoire…mais ils/elles existent. L’enjeu n’est pas de rentrer dans une quelconque logique de « mémoire concurrentielle », ni même d’ériger la victimisation en posture à défaut d’autres arguments. Non la mémoire doit se transmettre de façon linéaire d’une génération à l’autre de manière à assurer une continuité de l’action politique émancipatrice. Le colonialisme est présent dans notre société, il n’est pas éradiqué, même si en surface le racialisme colonial n’est plus assumé, il perdure par le biais des projections que la majorité se fait des « minorités visibles ». Il continue d’inspirer tous les processus discriminatoires et maintient les inégalités en dépit de la loi et de la constitution.

C’est pourquoi cette mémoire ne doit pas être bradée ou instrumentalisée, elle ne doit pas devenir une longue suite de commémorations à bas coût politique ! Cette mémoire n’est pas un folklore, elle doit servir d’exemple pour les luttes d’aujourd’hui et de demain. Le 8 Mai 45, le 17 Octobre 61, la Guerre d’Algérie, la Guerre du Rif, les guerres de libérations des anciennes colonies, l’Etoile Nord Africaine, le Mouvement des Travailleurs Arabes, les figures emblématiques de Kwamé N’Kruhma, Ahmed Ben Bella, Amilcar Cabral, Thomas Sankara, l’émir Abdel Kader, Toussaint Louverture, Abdelkrim Khattabi, Ben Barka, Menelik II et tant d’autres encore doivent servir à l’édification intellectuelle de notre jeunesse, pour que celle-ci ne grandisse pas dans le ressentiment et la schizophrénie. Cette mémoire est un bien précieux et elle doit nous aider à faire tomber les murs qui nous séparent encore de la justice sociale vraie et absolue, de l’égalité inconditionnelle et de la dignité inaliénable !

La séquence politique à venir ne manquera pas de nous fournir dans nos luttes de vrais et de faux amis, à nous de savoir faire le tri. A nous de soutenir des gens qui mettent en danger leur nom, leur intégrité morale et physique. Des gens qui comme, Houria Bouteldja, sont les fervents défenseurs de cette mémoire et des populations de nos quartiers populaires, et qui sont harcelés et trainés devant la justice par des gens qui rêvent encore du temps béni des colonies, des gens qui, comble de l’ironie l’attaquent pour « incitation à la haine raciale » !!! Le 12 octobre prochain devant le TGI ces grotesques accusations voleront en éclat, nous lui témoignons au passage tout notre soutien et notre fraternité ; c’est un fait la parole libre ne doit pas être criminalisée !

Pour résumer notre pensée je n’ai rien trouvé de mieux que cette citation de Léon Trotsky :

« Celui qui ne sait défendre les vieilles conquêtes n’en fera jamais de nouvelles. »

Une citation à méditer si nous ne voulons pas que notre avenir ne soit fait que de Rage et d’Amertume.

Mohamed Bensaada

QNQF

 

 

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