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De Médénine à Marseille en passant par Paris : la route des épices

26 août 2011 - Dernier ajout 14 septembre 2011

Originaire du sud de la Tunisie, dans la plaine de la Djeffara, à 75 kilomètres au sud de Gabès, Rached a réalisé son rêve à Marseille : créer sa propre affaire. Petits-fils et fils de commerçants, il a puisé dans ses racines et l’expérience de sa famille pour monter son épicerie primeur en plein quartier des Chartreux. Un régal pour les yeux et les papilles.


 

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Des murs d’un vert lumineux, les étals remplis de fruits juteux et de légumes appétissants, des décorations florales et de papillons qui les parsèment, l’épicerie de Rached dans le quartier des Chartreux est une véritable boutique. Dès qu’on franchit ses portes, nous voici en plein Orient. Les épices, avec leurs senteurs enivrantes font face aux fruits et légumes secs comme la noix de coco, les raisins, les piments séchés, la cannelle, les échalotes, véritable appel à une cuisine mélangée. Le thym et le laurier font bon ménage avec la coriandre fraîche, le persil et la menthe. Une pincée d’Orient, un zeste de Provence, ici tout fleure bon la Méditerranée. Et clou du lieu : les pâtisseries orientales, toutes plus alléchantes les unes que les autres. Ici, on sent de l’amour des produits et la passion du commerce.

Depuis qu’il est arrivé dans le quartier avec sa femme, le boulevard d’Arras revit, grâce à Rached. Toujours un mot gentil pour chacun, il lance un « bonjour mes princesses » aux personnes âgées toutes revigorées pour l’occasion, les enfants aiment chahuter avec lui, la bonne humeur du matin et du soir, c’est lui qui la transmet. Car Rached est un tchateur, au sens le plus noble du terme.

Lui, c’est certain le contact, il l’a dans le sang. Car avec l’épicerie, c’est un rêve qui se réalise. Sur les traces de ses aïeuls, et de sa famille, tous commerçants de produits orientaux en Tunisie et en France, on sent bien que Rached se réalise enfin.

Son parcours n’a, en effet, pas été de tout repos. L’exil, le voyage, il connaît depuis longtemps. A treize ans, à peine sorti de l’école, il part du sud de la Tunisie rejoindre son oncle à Paris, dans le XVIIIe arrondissement. Destination Barbès, l’un des quartiers les plus métissés de la capitale. Là-bas il apprend les rudiments de l’import-export en produits orientaux. De retour de l’autre côté de la Méditerranée, il attend ses 18 ans pour gagner l’Algérie où il travaillera dans la vente de pâtisseries tunisiennes. Il fera aussi des incursions pour quelques mois en Lybie à Misrata sur l’un des plus grands marchés des produits traditionnels de la région. Il apprend son métier, savoir reconnaître les différentes épices à l’odeur et aussi le contact avec la clientèle. Il est habitué aux étrangers. La Tunisie de ces années-là voit déjà défiler de nombreux touristes français et allemands. A l’école, il a appris à parler le français. Le voilà fin prêt pour une carrière dans le commerce.

Paris et Barbès

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A 20 ans destination la France, et Barbès. Il se souvient avec nostalgie de sa jeunesse parisienne : « La France m’a tout de suit plu. A Paris, il y avait tout ! Le mélange culturel, les gens… Barbès était le centre de l’import-export de produits orientaux, c’était la fin des années 80, je travaillais dans l’import-export de produits de dattes, pistaches, etc en gros et demi-gros ». Et quand on lui parle de racisme, il dit ne pas en avoir souffert, sauf pour trouver un logement : « C’était plus long de se loger que pour des Français de souche ». Dans les années 1990, toujours à Paris, il milite pour Sos Racisme et le mouvement du DAL, Droit Au Logement, il participe aux manifestations. Il devient un véritable parisien et travaille dans différentes branches avec comme fil conducteur, le contact constant avec une clientèle.

Guérissolde, l’ancêtre du vintage

Puis vient l’épisode de Guérissolde, une solderie mythique des années 1990 située place de Clichy, à Paris. Tous les créateurs et les « branchés » de l’époque viennent y chercher leur look à peu de frais. Avec sa verve irrésistible, il devient vite responsable du magasin. Il a l’idée de créer un deuxième magasin « plus rétro », l’ancêtre du vintage. « On faisait même des défilés de vêtements à la Cigale ! » (ndlr : la Cigale est une salle de concert parisienne). Au fil du temps, toujours à Paris, on le retrouve vendeur ambulant de prêt-à-porter, vendeur en produits asiatiques. Puis c’est l’embauche à Eurodisney, à Marne-la-Vallée. Il s’occupe du service dans l’un des restaurants et bien entendu très rapidement, on le désigne comme « émissaire » auprès des clients mécontents. Sa bonne humeur et sa gentillesse auront raison des clients les plus récalcitrants. « J’avais la meilleure citation ! » explique-t-il. La citation est un des indicateurs chez Disney de la popularité d’un employé.

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Marseille et le retour vers les produits orientaux

Mais petit à petit, il se rend compte que les perspectives de carrière sont bouchées à Disney. Et le voilà parti, direction le Sud de la France et Marseille. Car on peut le dévoiler : Rached a enfin retrouvé l’amour et ça lui donne des ailes ! C’est bien connu, derrière chaque grand homme, il y a une femme. Et sa femme, d’origine kabyle, rencontrée à Eurodisney, lui offre une épaule sur laquelle s’appuyer et pouvoir rêver. L’an dernier, elle est mutée dans le sud de la France où elle a passé toute son enfance. Presque sur un coup de tête Rached décide alors de la suivre, abandonnant son travail. Dans la cité de Phocée, sa femme lui donne la force de concrétiser ses aspirations les plus profondes. Au fil des réunions de Pôle Emploi commence à germer dans l’esprit de Rached l’idée de créer sa propre entreprise : une épicerie provençale et orientale. Sa dulcinée le conforte dans de projet. Rached se lance alors, grâce à l’aide à la création d’entreprise et à une aide financière et administrative de l’organisme public, dans l’aventure. Aujourd’hui la société tourne bien même si le travail est harassant pour lui, il se lève à trois du matin pour aller chercher les produits frais au MIN, mais il ne se plaint pas. « J’ai réalisé l’un des rêves de ma vie » conclut-il. Et Rached est devenu une figure indispensable du quartier. Mais, il ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Le prochain défi qu’il s’est fixé ? Monter une épicerie à Martigues où il réside désormais. S’il y parvient, il laissera un grand vide dans le quartier et on regrettera longtemps boulevard d’Arras sa bonne humeur et ses produits frais et orientaux.

 

par Claire Robert - Dans > Portraits



 

 

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