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Dans le ventre de Dan

18 janvier 2013

13 novembre. Les hasards de la route et du calendrier font que nous entrons au Bénin le jour de mon anniversaire. Coïncidence chargée de sens, le voyage arrive à son terme et tout au sud, il y a la maison de mon père. Une petite ferme posée au milieu de la brousse avec une dizaine de frères et sœurs qui nous attendent. Il y a quelques années, je renouais avec cette branche de ma famille brusquement disparue de ma vie vingt-cinq ans auparavant. Après ces tardives retrouvailles, une fois de retour en France, les aléas de la vie ont dressé un mur de silence épais de sept ans entre nous. Me voici maintenant de retour, pareil à ce voyageur s’en revenant chez les siens après une longue absence. Le voyage s’est déroulé suivant un itinéraire parfaitement adéquat, offrant une adaptation douce et naturelle au fil des kilomètres, faisant de chaque pays traversé une suite logique de culture et d’histoire, préparant au suivant, jusqu’au terme, tout personnel du voyage. De Tanger, jumelle de Marseille au Maroc, à la Mauritanie, charnière entre le Maghreb et l’Afrique Noire. Du Mali, dont la taille et les enjeux économiques le tourne vers l’occident, au Burkina Faso, la route nous a menés « dans le ventre de Dan », dont le sang, pour moitié, court dans mes veines.


 

Quand les Français, une fois défaites les armées du roi Béhanzin, occupèrent le Royaume du Bénin, ils le rebaptisèrent « Dahomey », en référence à la fin tragique de l’un de ses premiers rois. Le Bénin, en tant que royaume, fut créé par des princes Adjas de la maison impériale du Ghana, sur des territoires conquis à l’empire Yoruba du Nigéria, quand les deux maisons impériales étaient en guerre. Le roi Dan, alors maître du nouveau royaume, dut faire face à un afflux de princes et de dignitaires Ghanéens en quête de terre pour y établir leurs familles. Magnanime et généreux, Dan offrit domaines et richesses à ses nouveaux obligés jusqu’à ce que les demandes ne mettent en péril son autorité. Survint alors un prince obscur, dont l’histoire, à défaut du nom, n’a retenu que l’acte sanglant qui mit sur le trône une nouvelle dynastie. Réclamant toujours plus de terre, il se vit offrir par le monarque, lors d’une audience publique, une fin de non-recevoir, en ces termes : « Il n’y a plus de place dans le royaume, si tu t’obstines, il te faudra construire dans mon ventre ! ». Outré et furieux, l’homme prit congé, menaçant l’autorité suprême d’une vengeance à la hauteur de l’humiliation subie. Personne ne prit garde à la menace. Quelques jours plus tard, l’homme revint sous l’arbre à palabre où Dan tenait séance et à la surprise de tous, l’assassina froidement. Puis il lui ouvrit le ventre, y posa une brique, monta un mur et dit « Comme le voulait Dan, je construis dans son ventre ». « Dan Omey » en Fon, signifie, dans le ventre de Dan…

En ce soir d’anniversaire nous bivouaquons non loin de la route à la sortie d’une petite ville dont la rumeur joyeuse des enfants tout juste sortis de l’école, nous parvient encore en échos fragiles. Au milieu des herbes folles, des dalles de bitumes dessinent ça et là des espaces plans, souvenirs d’une construction géante entreprise jadis et oubliée depuis. Peut-être une usine, quelque chose de vaste interrompu dès sa sortie de terre.
Deux hommes devisant dans le soleil couchant se dirigent nonchalamment vers nous. À leur attitude détachée, on devine aisément que ce chemin leur est familier et que cette sortie doit être une habitude. L’un porte un boubou de belle facture et promène avec élégance, dans sa main droite, une longue canne finement ouvragée. L’autre est habillé à l’européenne, de façon décontractée mais soignée. Il pourrait être instituteur ou fonctionnaire à un poste où la culture et les bonnes manières sont appréciées. Il porte à son compagnon une attention toute particulière emprunte d’écoute et de respect. Et c’est sur un signe discret de ce dernier qu’arrivé à notre hauteur, il s’enquiert poliment de notre présence. Une fois la discussion engagée il s’empresse, avec une certaine déférence, de présenter l’homme qui l’accompagne, qui n’est rien de moins que le roi, l’autorité traditionnelle suprême de la région. Lui est son secrétaire particulier. Au fil de la conversation, apprenant le but de notre voyage, le monarque sort de sa courtoise réserve, pour saluer notre démarche. Il tient à me féliciter chaleureusement d’entreprendre pareille aventure afin de retrouver mon père. Un acte lourd de sens qui rend hommage aux traditions qu’il représente et, qu’en ce crépuscule qui s’installe, il salue avec fierté et respect. Heureux de cette rencontre, c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il nous offre en partant sa bénédiction. Merveilleuse entrée au pays, où la porte, à la tombée du jour, nous est ouverte par un roi.

Dans la partie nord du pays, la route serpente entre des montagnes de granit sombre qui ondulent sur tout le nord du pays. Leurs sommets, larges et arrondis, patiemment polis par le temps sont autant de crânes chauves, parsemés de végétation timide. Il y a des champs consciencieusement travaillés, des petits villages de bois et de terres, quelques hôtels pour touristes, le parc national de la Pendjari est tout proche. Des forêts d’arbres secs et d’herbes géantes mangent tout le reste de l’espace. L’air, étonnement limpide, dépourvu d’humidité, donne une forte impression d’altitude et délivre un climat franc, une atmosphère sereine où la vue porte loin.
Natitingou, la grande ville du nord, tout en longueur, se laisse traverser facilement. Il est midi et la large avenue d’asphalte qui relie son entrée de sa sortie est si vaste qu’elle en paraît déserte. Au nord, des trottoirs de terre battue courent à l’ombre de gigantesques caïlcedras et d’imposants eucalyptus. Ils longent de vastes parcs ombragés, écrins de verdure où siègent différentes administrations. Puis en descendant vers le Sud, l’avenue n’est plus protégée du soleil que par de frêles mais nombreux acacias, qui abritent une foule disparate de petits commerçants et de passants.
La route n’est pas franchement mauvaise, il y a bien quelques nids de poules - voir d’autruches -, mais malgré tout, la conduite reste souple. Il n’en est pas de même pour les camions dont les carcasses calcinées ou sévèrement défoncées égrènent les bas-côtés. Il n’est pas rare de voir un de ces géants de la route à l’arrêt, son équipage, deux chauffeurs et un mécanicien, tentant avec les moyens du bord de pallier la panne. Quand celle-ci dépasse les compétences ou les moyens techniques embarqués il n’y a plus qu’à attendre, soit la pièce, soit le remorquage. Alors on déplie la natte de raphia, on fait chauffer le thé, on sieste et on campe à l’ombre des essieux. On veille patiemment, parfois plusieurs jours durant, sur la marchandise et le camion qui, une fois réparé, et malgré son grand âge repartira, sur les routes jusqu’à rejoindre, un jour, les carcasses calcinées ou broyées des bas-côtés. Qu’en est-il des livraisons ? Le temps est autre. Les aléas, forts nombreux, font partie intégrante de la vie. Les peintures décoratives sur les remorques le rappellent sans cesse : « Inch’Allah », « Dieu est grand » ou encore « Je conduis, Dieu décide ». Ici, il faut savoir être patient et accepter que l’accomplissement d’une chose ne se résume pas à la seule volonté de celui qui l’entreprend…

Puis vient Dassa, annoncée sur les bords de la route par une file quasi ininterrompue de petits étals de bois sommairement dressés, qui traversent la ville de part en part. Tous proposent du gari, de la farine de manioc empaquetée dans des sachets plastiques transparents et rangés par taille, les plus gros pareils à des traversins d’un blanc éclatant. Tous ont un nom : « maman gari », « excellence », « gari super »… La terre de cette région, en partie sableuse, sont propices à la culture du manioc. À la récolte les racines bien longues et bien ventrues sont débitées en copeaux qui sèchent au soleil. La route, avec son bitume plat offre un espace idéal très souvent mis à contribution. Puis vient l’étape du moulin qui transforme le manioc en une farine semi grossière très appréciée en cuisine. Chez « Maman amour » nous échangeons une doudoune de ski bien épaisse contre deux sacs d’un kilo et deux de cinq cents grammes. Les nuits comme les matinées sont très fraîches en hiver. Maman amour est ravie et mes petites sœurs apprécient grandement le gari à l’eau avec du lait concentré sucré…
Dassa est aussi un haut lieu de pèlerinage, les Catholiques y viennent prier la Vierge Marie apparue dans une grotte à l’entrée de laquelle siège en son honneur, une gigantesque cathédrale, capable d’accueillir des milliers de pèlerins. Les jours de célébration, un fleuve d’autocars libère une foule innombrable qui envahit la ville. Faisant d’une pierre deux coups beaucoup repartiront avec de solides provisions de farine.

Bientôt les monts de granits, les terres sèchent et caillouteuses laisseront la place à de vastes étendues verdoyantes et des forêts épaisses d’où surgiront parfois quelques massifs montagneux. Un peu plus au sud, le climat change pour se mettre à l’heure tropicale. À midi la lumière aveuglante rebondie violement sur le vert de la végétation avant d’exploser dans le bleu infini du ciel. Ici règne le teck que l’on cultive abondamment dans de grandes plantations où chaque arbre pousse au garde à vous, aligné comme pour la parade. Des chasseurs, le long de la voie, gibier tendu à bout de bras, proposent aux automobilistes le fruit de leur chasse, biche, lièvre, agouti, serpent…
La route, bien plus fréquentée qu’au nord, est épouvantable. Défoncé, malmené, l’asphalte n’offre qu’une résistance toute temporaire aux pluies diluviennes de l’été et aux poids lourds surchargés. Mais arrive maintenant Abomey, la ville de l’ancien palais royal, puis Allada et enfin Golodji Bé, le petit regroupement de villages qui s’étend de part et d’autre de la nationale à une quarantaine de kilomètres de Cotonou.
L’océan est tout proche. De vastes lagunes et de grands lacs, aidés des fleuves qui y achèvent leur longue course, disputent à la terre leur territoire. C’est le Bénin du Sud où le poisson remplace la viande au repas du soir. La fin du voyage.
Un panneau routier à la française annonce notre destination. Une pancarte en bois décorée d’un arc-en-ciel annonce, elle, l’église du Renouveau des Hommes en Christ. C’est là qu’il faut quitter le goudron et prendre sur la gauche la piste de terre ocre qui s’enfonce droit dans le lointain. Le 4x4 bringuebale entre les ornières, passe devant des maisons éparses, longe un petit village, puis arrive sur un chemin mangé par les herbes folles. Derrière cet épais bosquet d’arbres et de végétation sauvage, une allée bordée de palmier à huile mène droit à la maison paternelle.
Le temps de la route s’achève, vient celui des retrouvailles et de la vie de la ferme, au cœur de la brousse.

Retrouvez les premières étapes de ce voyage :

- Sur la route, en terre d’Afrique

- Marrakech

- Au pays des arganiers

- Désert

- Mauritanie

- La route de l’espoir

- T’as mal où Mali ?

- Chez les Dogons.

 

 

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