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Curieuse Istanbul, dans les petits carnets de Catherine Izzo

12 novembre 2010 - Dernier ajout 13 novembre 2010

Dix ans, que la photographe marseillaise arpente les rues de la capitale économique turque. De ces balades intimistes, elle a tiré un ouvrage couplant images en noir et blanc et textes poétiques. Dans Istanbul, carnets curieux, Catherine Izzo ouvre les portes d’une ville loin des clichés et préjugés qui courent sur elle en Europe, en France, à Marseille.


 

Istanbul comme vous ne l’avez peut-être jamais vue. Pour y avoir séjourné à de nombreuses reprises, Catherine Izzo connaît bien la principale ville turque. Photographe installée à Marseille, son livre Istanbul, Carnets curieux vient de paraître*. Curieuse des curiosités de la « Cité des trois empires », elle a souhaité donner à voir une Istanbul à mille lieux des stéréotypes culturels, religieux, touristiques dont on l’affuble volontiers. Quatre-vingt-dix instantanés en noir et blanc ouvrent la marche, sur papier épais. Viennent sur papier bible des textes doux et colorés, pénétrants et dérobés.
Cette œuvre raconte « une longue histoire, un cheminement de dix ans ». Depuis ses premiers pas dans la capitale économique de Turquie en 2000, Catherine Izzo fige sur pellicule une Istanbul intime, secrète. Prend des notes en style télégraphique, chaque soir en rentrant à son hôtel ; écrit ce qu’elle mange, retrace son cheminement de la journée, relate des anecdotes. Mais ce n’est qu’en 2006 qu’elle commence à ressortir ses carnets, puis à les remettre au propre sur son ordinateur. « Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis laissée allée à l’écriture, les mots sont devenus des phrases, et petit à petit des chapitres. Je reformais mes itinéraires, faisait une petite aquarelle,… » Au final, Catherine Izzo se trouve avec un manuscrit entre les mains.

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© Catherine Izzo

Assaillie par le doute, elle le présente à quelques amis sûrs, qui l’encouragent, la soutiennent, la critiquent. L’un d’eux la convainc de le faire éditer. A sa vue, Fabienne Pavia de la maison d’édition Le Bec en l’air dit simplement « on y va ». S’ensuivent quelques nuits blanches pour Catherine, pour la première fois « solitaire » dans la conception d’un livre : confiante en ce qui concerne les photos – ayant des projets d’exposition – la qualité de son travail d’écriture lui vaut quelques angoisses.

« Hors des sentiers battus »

Injustifiées les angoisses. La publication reliée en main, confère à son détenteur le sentiment de posséder un objet rare, précieux. Les photos exhalent un parfum à la fois suranné et frais, pour l’étranger à la ville qui enjambe deux continents. Flous, doux, graphiques, magiques, les clichés jouent de clairs obscurs captivants, déclinant à l’infini les tons de gris. Catherine Izzo choisi sciemment le noir et blanc, « pour ne pas imposer » une vue au spectateur, mais « faire qu’il entre dans l’image, se perde, aille chercher des petites choses qu’on ne verrait pas autrement ». L’important pour elle réside dans « le détail, la trace de l’être humain, plutôt qu’une affirmation nette. L’envie de raconter une histoire ». Ses paysages, elle les préfère sous la pluie, la bruine, la brume. Un moyen de communiquer sa « passion amoureuse » de la ville. L’été et « sa lumière dure, trouble » du fait de la pollution ne convient pas à la vision sensible et personnelle qu’elle porte sur Istanbul la secrète.

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© Catherine Izzo

Le texte, qui « n’illustre pas les photos et inversement », Catherine l’a tissé du même fil. Et l’on navigue involontairement entre les mots et les photos. « Je montre une Istanbul hors des sentiers battus », explique de sa voix veloutée la photographe. Au fil des pages, construites autour d’itinéraires retracés à l’aquarelle, le regard embrasse un quotidien qu’ignorent les touristes, passagers du temps. A la fin de l’ouvrage se trouvent « Quelques clefs sur la Turquie », sorte de mise au point sur ce qu’est vraiment cette jeune république. « Je voulais parler de ce pays, qui je trouve est malmené en France et en Europe. Il y a beaucoup de bêtises de dites, beaucoup de malentendus », confie Catherine Izzo. En Turquie, seul Etat européen avec la France à avoir inscrit la laïcité dans sa constitution, on peut par exemple entrer librement dans les mosquées. Architectures orientales et occidentales se vouvoient de part et d’autre du détroit du Bosphore, de la mer Noire à Marmara. Ainsi « les immeubles Art nouveau, plus nombreux ici qu’à Bruxelles – mais le sait-on assez ? » et « la gare de la rive asiatique d’architecture européenne et celle de la rive européenne d’inspiration orientale ». Istanbul se livre à qui sait la regarder.

Bienveillance ne veut pas dire angélisme

Pour vraiment la découvrir, « il faut y venir et y revenir », parcourir les ruelles et laisser au hasard le soin de vous mettre sur la route de « coins poétiques, à l’abri de l’agitation », d’un petit cimetière dissimulé par la végétation, d’un jardin de thé où trois personnes devisent, sous le regard d’un chat et le chant des oiseaux. Les rencontres y sont belles, malgré la barrière de la langue : « Les gens sont très accueillants et chaleureux, quand ils voient des touristes – parce que c’est ce que je reste malgré dix ans de fréquentation assidue – qui cherchent à découvrir leur ville autrement. Ils sont très heureux de ça, que l’on aille ailleurs. Ca les surprend et ça les touche à la fois. Et quand on baragouine trois mots, c’est le grand sourire ! ». Istanbul, c’est aussi « une ville qui bouillonne, qui fourmille, culturellement c’est incroyable », tempère Catherine, dont la bienveillance à l’égard de la métropole ne vire pas à l’angélisme. « La Turquie est un pays complexe. Je voulais que cela apparaisse dans le livre. Ce peuple et cette culture me fascinent, mais je ne fais pas d’angélisme car j’ai connaissance des réalités, et tout n’est pas rose en Turquie ni à Istanbul ».

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© Catherine Izzo

Une vision toute personnelle qui a fait son chemin dans les cœurs stambouliotes. Les photos de Catherine Izzo ont en effet fait l’objet d’une exposition, à Izmir et Istanbul (mais également à Tanger, au Maroc). Et les échos qu’elle en a eus lors du vernissage confirment cette impression. « On n’a jamais vu notre ville comme ça », lui ont assuré les citadins, étonnés par les tous petits formats photographiques, tirés par Catherine elle-même, dans le labo qu’elle a aménagé chez elle.

L’image et les livres comme trame d’une vie

Ce rapport à l’image a toujours fait partie du vécu de la Marseillaise d’adoption. Née dans le Nord-Pas-de-Calais, où elle a passé sa jeunesse, elle doit à ses parents médecins sa passion picturale, baignée par le cinéma et la peinture. Eux qui lui ont offert à 14 ans son premier appareil photo, drôle de jouet de plastique. Aujourd’hui, son « vieux Nikon un peu pourri » et un boîtier Leica ne la quittent pas. Elle déclenche quand bon lui semble, avec lenteur, sans jamais mitrailler.
Entourée de livres dès l’enfance, elle étudie la littérature, devient libraire dans ce qui fût la plus grande librairie d’Europe, Le Furet à Lille. Puis, concours de conservateur de bibliothèque en poche, elle sera chargée de projets culturels auprès de collectivités locales, sous la tutelle de Jack Lang, alors ministre de la Culture.
Ce n’est que des années plus tard, en 1998, qu’elle fera de la photographie son unique métier, poussé par son mari. Jean-Claude Izzo, célèbre romancier marseillais, elle l’a connu dans sa « prime jeunesse », pour le retrouver bien plus tard, et finalement le suivre dans le Sud. Peut-être était-il « derrière » elle, penché sur son épaule lors de l’écriture de son livre, pour l’inciter à aller au bout de sa ferveur stambouliote.
Istanbul, « je reviendrai ».

* Istanbul, Carnets curieux, aux éditions Le Bec en l’air, 2010. 231 pp., 32 euros.

Petite bibliographie curieuse

- L’Aride des jours (sur des poésies de Jean-Claude Izzo), Editions du Ricochet, 1999.

- Un temps immobile, Editions Filigranes, 2000.

- La Valse d’un jour, livret du CD de Gianmaria Testa, Harmonia Mundi, 2001.

- Noirs Silences. Dans le sillage des "Marins perdus", Images en Manœuvres Editions, 2002.

- Pierres, Editions du Ricochet, 2003.

- Traversée. Marseille 26 septembre 2003 18h15-19h26, Editions Filigranes, 2004.

- Absence. Catalogue d’exposition. Biz’Art Populaire Editions, 2006.

- Vous toucher (avec un texte de Claude Bleton), Editions Le Bec en l’air, 2007.

- En mer, voyages photographiques de Farid Abdelouahab, Editions Glénat, 2008

 

 

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