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« Contacts » avec les chibanis

31 mars 2010 - Dernier ajout 7 juillet 2010

Créer du lien social, tel est l’objectif de l’association « Contacts », installée dans le quartier de la vieille ville à Gardanne. En l’espace de 22 ans, cette association est devenue un véritable lieu de rencontre, d’ouverture et de soutien aux jeunes ainsi qu’aux vieux migrants souvent « isolés ». Outre les aides accordées aux chibanis dans le cadre des démarches administratives, « Contacts » joue un rôle de socialisation en proposant de nombreuses activités et en accueillant sept jours sur sept, ces hommes et ces femmes venus d’horizons divers. Smail Gouasmi, qui est l’un des fondateurs de l’association Gardannaise et Mustapha Mohammadi, un bénévole, nous en disent un peu plus sur les objectifs de l’association.


 

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Les objectifs de l’association ont évolué au cours du temps, pouvez-vous nous en dire davantage ?

Smail Gouasmi : Dans un premier temps, l’association avait pour but de désenclaver le quartier de la vieilleville de Gardanne en essayant de promouvoir les activités culturelles et permettre l’accès à la culture aux populations défavorisées. La vieilleville était à 80% d’origine maghrébine. Notre souci c’était le décalage non seulement culturel mais aussi au niveau de l’apprentissage scolaire, il fallait pallier à l’échec scolaire. A partir de ce constat, en 1988, avec quelques étudiants, on a essayé de mettre en place une structure où ils pouvaient avoir leurs repères et où on pouvait les prendre en charge à travers des activités multiples afin qu’ils soient moins en retrait.

Au total, environ 1000 personnes ont été prises en charge par l’association. Il y en a un qui est devenu professeur, il est arrivé d’Algérie à l’âge de 16 ans. Une autre est devenue hôtesse de l’air, elle vit actuellement en Grèce. Il y en a un qui est aujourd’hui un élu de la ville de Gardanne et un autre qui est devenu ingénieur en Allemagne. D’autres ont crée leur propre entreprise dont un qui a ouvert une boucherie, qui est maintenant la première boucherie de Gardanne, fréquenté par les Aixois, les Marseillais aussi...

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A partir de quelle année l’association s’est mise à venir en aide aux chibanis ?

Smail Gouasmi : Au bout de 6 ans d’existence, en 1994, on a vu arriver des personnes auxquelles on n’avait pas pensé dés le départ, c’était les personnes âgées. Celles-ci venaient plutôt pour des tâches administratives courantes : rédiger, traduire un courrier et puis c’est devenu de plus en plus lourd pour nous à partir du moment où on commençait à avoir des réclamations au niveau de toutes les institutions à savoir le CRAM (Caisse Régionale d’Assurance Maladie), les caisses complémentaires, les demandes de régularisation au niveau du séjour. Certains avaient une carte périmée, il fallait se mettre en contact avec l’administration pour expliquer les difficultés que ces messieurs avaient par rapport à la langue française et que si leur carte était périmée c’est qu’ils n’avaient pas fait attention. Petit à petit, on s’est rendu compte qu’il y’avait une grande misère et une grande détresse du côté de ces personnes âgées, surtout pour ceux qui ont vécu ici et qui n’ont pas totalement coupé le lien avec le pays d’origine et qui aujourd’hui se retrouvent dans une souffrance psychologique. Il y a ce repli sur soi et derrière ce repli, quand on discute avec eux, certains arrivent même à pleurer pour évacuer, ce qui n’est jamais visible de l’extérieur. De l’extérieur on les voit, ils sont assis sur des bancs et ils regardent passer les voitures ou bien ils discutent entre eux. Cette souffrance est toujours là. Ils sont marqués par ce manque de reconnaissance, de considération mais c’est davantage de l’amertume qu’ils ressentent mais qu’ils n’arrivent pas à exprimer. Même s’ils donnent des bons points à leur pays d’accueil car ils disent souvent : « heureusement qu’il y avait la France », mais lorsqu’ils commencent à faire leur bilan, tout se brouille.

Un retraité magrébin n’est pas payé comme la plupart des autochtones. Ils sont face à l’administration qui dit que « la loi est ainsi faite, on ne peut pas y déroger ». Y en a qui sont à 400/500 euros par mois. Puis, il y a ceux qui ont travaillé à la mine qui ont une carrière plus complète, ils ont bénéficié des mêmes droits que les autres, pour moi, ce sont les nantis. Ceux qui étaient à la mine ont certainement plus souffert mais à la sortie ils ont un peu plus la tête relevée même s’il reste des désidératas. Mais on peut ajouter que ceux qui ont le plus souffert sont ceux qui n’ont jamais eu d’emplois ou de CDI dans une entreprise. Ce sont ceux qui ont fait 3 ans par ci, 3 ans par là, dans les travaux publics et dans le bâtiment. C’est ce qui ressort à Gardanne, ce sont eux qui ont le plus payé la facture. Ils parlent même de « blessures » mais ça ils le disent que dans une conversation particulière. Le but est donc de venir en aide à ces populations vieillissantes, que l’on appelle « les isolés ». Ils viennent à l’association et on leur propose de nombreuses activités. Certains jouent aux dames, aux cartes, d’autres discutent autour d’une table ou regardent la télévision et les chaines arabes que l’on a mises spécialement pour eux.

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Restent-ils « invisibles » aux yeux des autres ?

Smail Gouasmi : Ils sont invisibles, ils brillent même par leur absence. Ils peuvent passer entre 200 ou 300 autochtones, ils resteront invisibles. Pourquoi ? D’abord, ils ont toujours la tête baissée comme des vaincus. Comme s’ils se disaient « le Français c’est le Français, il est grand et moi je suis petit ». Les chibanis devraient s’intégrer. 99% d’entre eux sont dans une situation de repli et d’isolement intellectuel. Ils ne vont pas jouer aux boules par exemple avec les Français, ils ne se mélangent pas.

Quel est le récit le plus marquant qu’un chibani vous ait fait part ?

Smail Gouasmi : Un monsieur m’a dit qu’à la naissance de son 5ème enfant en Algérie, il n’est pas arrivé à aller le voir. Quand on lui a téléphoné pour lui dire que sa femme avait accouché, il ne pouvait pas y aller, le petit avait déjà un an et même 10 ans après il n’était pas encore retourné. Ce n’était pas à cause d’un manque de moyen financier, mais plutôt une rupture mentale qui fait qu’il n’a pas réussi à s y rendre ?

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La municipalité de Gardanne a-t-elle engagé des actions en faveur des vieux migrants ?

Mustapha Mohammadi : Il n’y a pas de prise en charge spécifique des migrants. Il y a des discriminations et une méconnaissance de leur spécificité et de leurs besoins spécifiques. Aussi bien du côté des structures, que les collectivités ou les institutions qui ont en charge la population vieillissante. Au club des séniors qui est le dispositif du département, il y a des activités, des sorties, des repas, des paniers de noël, mais tous ces aspects là, les vieux migrants ne suivent pas. Quand on a rasé les murs pendant des décennies....

Les problèmes se situent davantage du côté des vieux migrants qui n’ont pas de familles. Ces derniers se retrouvent avec des problèmes liés au logement et souvent par conséquence avec des problèmes de santé. Ils vivent chez des propriétaires, ils louent des chambres ou des garages. La municipalité a fait des efforts et a travaillé avec l’association « Contacts » pour le relogement d’un bon nombre de vieux migrants qui vivaient dans des squats indignes et indécents.

Smail Gouasmi : Il y a un foyer 3ème âge à Gardanne. La municipalité a donc essayé de les mettre en contact avec les autres séniors. J’en ai trois ou quatre qui vont au foyer 3ème âge mais le directeur du Centre communal d’action sociale (CCAS) me dit qu’ils sont toujours en retrait. Je pense que c’est entre les individus que ça ne va pas.

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Cela vient-il des chibanis ?

Smail Gouasmi : Cela pourrait venir de l’autochtone qui devrait davantage aller vers eux, ne serait-ce s’interroger sur ce qui fait que ce vieux migrant soit dans son coin pour ensuite lui venir en aide et le soutenir. Ça, c’est difficile à mettre en place. Parmi les autres actions, la municipalité essaie de lutter contre l’illettrisme. Ils ont mis des actions d’alphabétisation mais qui n’ont pas le retour escompté. Quand je vois le nombre d’analphabète sur Gardanne, je me demande pourquoi il y en a que 4 ou 5 qui viennent. Ils disent le plus souvent : « moi c’est trop tard, je peux plus. Qu’est-ce que tu veux que je sache maintenant, qu’est ce que je vais en faire du savoir ». Pour eux tout a été joué. Je pense que le fait de se retrouver avec un certain âge et avec des maladies, les priorités ne sont plus les mêmes. Un jour, il y en a un qui m’a dit : « je vois déjà la porte du départ ». Il pense déjà à la mort. C’est une tristesse pour celui qui l’écoute aussi. Car le constat qui est fait, c’est un abandon total de soi, ils considèrent que leur vie est terminée.

Y a t-il des vieux migrants de Gardanne qui ont fait le choix de rester en France ?

Smail Gouasmi : Oui, il y en a qui sont morts ici et qui ont été rapatriés. Sinon, ils n’étaient jamais retournés dans leur pays d’origine. Il y en d’autres qui ont fait le choix de partir, dont un qui ne souhaitait plus rester en France. Il est parti il y a deux ans. Il a ainsi retrouvé la structure familiale. L’idéal qu’il recherchait était là bas, pas ici.

Les jeunes Gardannais entrent-ils en contact avec les vieux migrants ?

Smail Gouasmi : C’est un contact respectueux mais il n’y a pas d’échanges. Ce sont plus les jeunes qui ont tendance à avoir une hésitation.

Ils ne sont pas curieux de connaitre leurs histoires ?

Smail Gouasmi : Je crois qu’indirectement les jeunes sont marqués par cette histoire. Il y en a qui sombre dans la délinquance parce qu’ils ont vu le cheminement de leurs parents. En fait, sans le dire, ils en veulent à leurs parents qui n’ont pas réussi. Quand ils comparent, à l’extérieur, avec certains de leurs camarades, ils se disent : « mes parents sont venus en France mais ils se sont mal débrouillés. Ils n’ont pas leur villa » comme leurs collègues ... ce sont des réalités.

 



 

 

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