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Christelle Casano, la sainte « Rita Citoyenne » du vintage

21 janvier 2011 - Dernier ajout 22 janvier 2011

Rita Citoyenne, c’est une boutique pas comme les autres, installée depuis un an dans un quartier où on ne l’attendait pas : Samatan. Temple alternatif de la fringue vintage, on y trouve des « pépites » à des prix imbattables, soigneusement chinées par sa conceptrice Christelle Casano, collectionneuse passionnée. 90 % des collectes sont reversées à des associations qui œuvrent en faveur d’un public précarisé. Et chez Rita, la fête, l’art et la créa ont la part belle, à base d’apéros impro et d’expositions de jeunes artistes. Rencontre filmée, au détour d’une rue.


 

« Chineuse de vintage ». Voilà ce que répond Christelle Casano lorsque sa profession lui est demandée. Rita Citoyenne, sa boutique, a vu le jour il y a à peine plus d’un an. Installé par la volonté de son initiatrice dans le quartier de Samatan, dans le VIIe arrondissement de Marseille, ce concept-store à mi-chemin entre la friperie et le dépôt de vente chicos, recèle bien des «  pépites ». Pas seulement des vêtements, des chaussures et des accessoires « d’antan », à qui l’on donne une « seconde vie ». Mais aussi des découvertes artistiques et créatives ; des rencontres avec l’autre autour d’un vin chaud ; des soirées ambiancées-déguisées-photographiées. Et surtout une démarche citoyenne : une majeure partie des vêtements collectés est reversée à des associations travaillant à l’insertion de personnes en grande précarité.

 

Le désir de créer ce lieu animait Christelle depuis de longs mois. Il ne pouvait s’inspirer que de la personnalité et du parcours de la trentenaire : « cette passion du vêtement, cette envie de chiner n’est pas venue en un jour. Cela remonte bien avant l’adolescence ». Née en banlieue parisienne de parents immigrants italiens, « Chri », comme ses amis l’appellent, s’est forgé très tôt une personnalité tempétueuse et impétueuse. De son enfance en cité à Saint Denis, resurgit le versant « prolétaire, très cultures urbaines ». Une manière de recevoir « assez latine, et un côté brut de décoffrage, naturel, spontané » aussi, qui se traduit parfois par de la « mauvaise foi »... Dans la famille on sent que « tous ont envie de style ». « Même du côté de mon père, qui est arrivé en France de façon un peu apocalyptique, dans cette précarité que tous ceux qui changent de pays peuvent connaître ». C’est peut-être «  le désir de se franciser, d’appartenance », qui pousse à l’élégance à la française. Entre un intérieur rococo et des tantes fans d’Hugo Boss, la demoiselle est à bonne école. D’autant qu’il faut faire avec les moyens du bord. La consommatrice « compulsive » de vêtements devra « chiner en système D, à petit prix ». « Je ne suis pas une acheteuse d’instinct. J’aime consommer d’une certaine façon. Je porte tout ce que j’ai, c’est une condition, sinon je ne garde pas ».

Chineuse chanceuse

Malgré les difficultés financières, Christelle fait partie du « petit pourcentage d’enfants de cité qui ont pu partir régulièrement en vacances ». « Chanceuse », notre chineuse. Elle en garde cette « idée que l’humain doit être placé au centre de tout ». Voilà pour l’héritage familial.

Autres influences, autre parcours. Scolaire cette fois. « Chaotique » ? Non, « procédant d’une certaine logique ». Un peu de secrétariat de direction par-ci, de compta par-là. Ca donne un tantinet le « sens de l’organisation ». La ragazza se pique d’apprendre l’anglais. Un séjour de deux ans en Grande-Bretagne affine sa passion vestimentaire : « j’ai pu me confronter à des styles extrêmement différents de prêt à porter, d’attitudes tout simplement rock n’roll. Ca m’a aidé à affirmer mon œil de chineuse », explique-t-elle. « Londres est une ville extraordinaire à plusieurs titres : le son, le style, les gens, ses marchés aux puces, ses métissages que l’on ne voit nulle part ailleurs. Elle est compliquée sur d’autres rapports, mais c’est une ouverture sur le monde ». A son retour, la jeune-femme de l’époque se sent davantage « communicante », capable « d’ être un lien permettant de tomber les barrières assez rapidement ». Poussée par ses potes, elle tente une percée dans le métier. Devient l’attachée presse du groupe de reggae ciotaden Daïpivo, lui décroche des dates. S’essaye à la promotion et l’encadrement d’artistes, de musiciens de créateurs. C’était aux prémices d’internet et c’était « roots », les outils communicationnels n’équivalant pas ceux que l’on connaît aujourd’hui.

Aventures vintages

Il y a deux ou trois ans, Christelle Casano travaille avec Nicolas Pocachard, un ami, sur un projet de friperie pour le compte du Sara, association marseillaise d’aide à la réinsertion. « Nous étions libres de monter la forme comme on l’entendait », précise Chri, heureuse de combiner dans cette idée alternative sa passion pour le vêtement et la « défense du bifteck d’une asso ». Ouvre alors le Sara Vintage à la Belle de Mai. Une belle réussite qui « amène des gens à venir de partout de Marseille ».

De toutes les aventures qu’elle a pu mener, Christelle en retire le souhait de monter sa propre structure, d’entreprendre en son nom, de « donner le ton, [son] ton », dans un lieu qui lui ressemblerait vraiment. Patiemment, elle dessine les contours de ce que sera Rita Citoyenne, « finalité de tout ce [qu’elle a] fait, de tout ce [qu’elle a] été » : une boutique vintage, ni friperie ni dépôt-vente hors de prix. Où les vêtements et accessoires trouveront une seconde vie, où la création et l’art feront partie intégrante du paysage. Où l’on se sentirait comme chez soi. Il lui faut d’abord un local, parce ses stocks débordent du grenier. Pourquoi l’installer dans le centre, dans le IIIe arrondissement, ou sur le cours Julien, où les enseignes de ce type sont légion ? lui fait remarqué Stéphane, un ami comédien. Chri l’entend et décide de privilégier la proximité : « j’habite le VIIe, nos collectes s’effectuent ici, et puis nous étions en manque de lieux qui nous ressemblent ».
Elle jette son dévolu sur un petit local aux allures industrieuses, rue Samatan, perché entre Endoume et Corniche. Ici, les commerces ont peu à peu quitté le quartier considéré, sinon comme bourgeois, plutôt aisé. Beaucoup de corps de métier ont investi la petite boutique auparavant, laissant leur empreinte et lui procurant une atmosphère singulière, « une âme d’un autre monde » : du charcutier au boucher, de l’antiquaire à une entreprise de télésurveillance, du travail du cuir au Tadelakt, en passant par un lunetier... « On a conservé quelques objets, les crocs de boucher, le petit frigo d’usine qu’on a transformé en loge de cabine d’essayage ». La nouvelle propriétaire apporte juste une touche de peinture : « je le voulais très brut, parce qu’on allait y mettre beaucoup de choses, de couleurs. Et parce que du vintage au rococo il n’y a qu’un pas ! », plaisante Christelle.

« Je suis une fan des mamies »

Le nom baptisant le lieu regorge de significations. D’abord « Rita » : sainte patronne des artistes, cela parlait à Christelle. Quand elle découvre il y a peu que Rita est également la sainte patronne des Gitans, la boucle est bouclée. Et puis Rita est un prénom dont les sonorités comblent la belle bohème. C’est court, ça finit par « a ». Ca lui va tellement bien que tout le monde est tenté de l’assimiler à elle. Chri devient parfois Rita dans la bouche de ses clientes, ce qui ne lui « déplaît pas ». « Citoyenne » ensuite. Un mot fort, très « connoté », mais employé à dessein. « C’est vrai que c’est ambitieux, mais j’avais envie que chacun se retrouve dans cette notion de citoyenneté. Etre citoyen, c’est faire traverser une vieille dame et lui porter son sac de courses ». D’ailleurs, sans aucune prétention, Christelle espère « rendre un service d’utilité générale ». Quand elle part chiner, à pieds, en bus, ou gros casque sur les oreilles et patinant sur sa trottinette à « renifler le bitume », elle partage « une tranche de vie » avec ceux qu’elle visite. «  Les gens que l’on va voir vivent souvent seuls, ou a contrario ont une vie tellement dense qu’ils n’ont même pas le temps de prendre un café avec d’autres ». Ses collectes sont souvent le « symbole, ou au moins le sentiment de quelque-chose ».

« La citoyenneté c’est l’affaire de chacun à son échelle, conclut-elle. On ne te demande pas d’avoir une action probante sur l’ensemble du monde. Dans le quartier où tu habites tu peux juste t’occuper de savoir si tes voisins vont bien ». Pour trouver ses pépites, Christelle épluche les placards du voisinage. « Fatalement, celles qui ont les plus belles pièces, ce sont les mamies. Moi je suis une fan des mamies, je le dis cash ! ». Et d’entrer en « transe » lorsque l’une d’elles lui propose de fouiner parmi ses trésors. Ainsi, la transmission du vêtement se fait en douceur : on connaît son histoire, et on devine qui le portera. De temps en temps, la chineuse avertie projette très bien sur qui ira telle robe, tel pantalon.

Sainte patronne et grande prêtresse

Mais la chine ne s’arrête pas là. Il n’est pas rare de croiser Christelle dans quelque friperie amie, à Barbès quand elle se trouve à Paris, ou aux puces de Marseille, son lieu de prédilection. « Quand je vais à Bougainville, il me faut un semi-remorque ! », rit-elle, s’appropriant l’art de la négociation. La pimpante commerçante se définie comme une « chineuse de l’extrême » mais se défend de pratiquer « un chinage de misère ». Même si c’est difficile dans certaines conditions relevant d’une « économie de la survie », lorsqu’ils s’agit « d’acheter des pièces magnifiques à un biffin pour un prix dérisoire ».
Parlementer, discuter du prix, c’est devenu un principe, jusque dans sa boutique. Pour se débarrasser de la « corvée » d’étiquetage, elle a instauré le concept de prix libres. Le test de fin d’année a été concluant : dans un premier temps déboussolées, les clientes ont fini pas prendre le pli. « Certaines n’y arrivent pas, alors je leur donne une fourchette. Et je me réserve le droit de dire non ». Car Christelle connait la valeur de ses pièces et si elle « fusille déjà avec le prix d’appel », pas question de brader, de «  manquer de respect » à ses pépites. Elle est trop « fétichiste » pour ça. Les prix restent très raisonnables, sauf peut-être pour ce sac datant de la coupe du monde de football de 1974 et dans un état impeccable, parti pour 100 euros.
Ce positionnement « middle touch », alliant « pièces racées et côté décontracté, démocratique » permet un turn-over de tous les diables à ses pièces, se félicite cette sainte patronne d’entreprise et grande prêtresse du style.

De l’art et à boire

Les chiffonniers ont toujours existé, les friperies aussi. Rita Citoyenne se démarque du fait qu’elle remet entre 80 et 90 % de ses collectes à des organismes associatifs, qui en feront bon usage auprès de publics fragiles. Ce qui change également, c’est l’organisation d’apéros impro tous les premiers jeudis du mois, l’occasion de mettre en lumières les dernières pépites chinées, et l’exposition mensuelle de créateurs et d’artistes. Tout est gratuit, c’est un sacerdoce. Ni participation pour les petits fours, ni pourcentage prélevé sur les œuvres vendues, ce qui fait crier tous ceux qui la suivent et la supplient de rentabiliser ces événements, pour faire vivre le lieu. Il faut dire qu’elle aime le contact Rita/Chri, et encore plus mettre les gens en relation, bousculer les codes. Son premier rendez-vous créatif mettait en avant Laurent, un graffeur du coin. Parmi la clientèle de Rita Citoyenne, certains « ne connaissaient pas du tout l’art urbain ». Un moyen pour elle de soutenir la création, car quoi de plus compliqué pour un jeune créateur que de « se jeter dans la fosse aux lions » ?

Tous les apéros drainent une population variée et gaie. Les papas sont dehors, fumant une cigarette et surveillant les poussettes, tandis que les mamans « complètement hystériques » se battent à l’intérieur pour essayer le dernier short qui va bien.
Si les « shoppeuses » sont si nombreuses et fidèles, cela tient à la qualité des pièces proposées, mais aussi à la personnalité de Christelle Casano. Ouverte, accueillante, un poil « barrée ». De prime abord, on la trouve « extrêmement légère, pétrie de conneries. Mais avec la dérision les choses passent plus facilement ». Ce qui la «  sauve » ? C’est qu’elle « aime l’humain ». Sous ses dehors un peu « fofolle », se cache en effet une personnalité forte, d’équerre. « Elle est construite notre Rita, affirme Amélie, acheteuse et amie. Elle sait où elle va et on a envie de la suivre ».

Bilan d’avenir

Rita Citoyenne a célébré en novembre dernier ses un an. On a fait la fête, on s’est déguisé, des photographes sont venus immortaliser l’instant. En un peu plus de quatre-cents jours, la boutique s’est imposée comme un lieu incontournable du vintage à Marseille et a trouvé sa clientèle. Pas de quoi « rougir de ce début d’installation d’entreprise ». Une installation rendue possible grâce notamment au soutien du conjoint de Chri, « bankable », lui, et qui donne un coup de main de temps en temps. La presse a suivi aussi : My Little Marseille d’abord, Elle ensuite, occasionnant de belles retombées.

Christelle a ouvert un blog et un compte sur Facebook, lui permettant de communiquer en temps réel. Et les projets, elle en a à foison. Comme proposer des « expéditions chinage » à quelques-unes de ses habituées, ou développer un partenariat avec des costumières de théâtre. Des débouchés qui, elle l’espère, l’aideront à pérenniser le lieu, et lui permettront peut-être de se verser un salaire. Quand bien même l’économie dans laquelle elle navigue est « assez molle », Chri crie son optimisme. Et se donne deux ou trois ans « pour que ça se mette en place ». Il faudra qu’elle se contraigne à un peu d’administratif, car « quand tu es jeune chef d’entreprise, tu ne peux pas prendre tout ton temps pour chiner, c’est faux ! ». Mais pas question qu’à la citoyenneté se substitue le culte du chiffre.

 



 

  • Henriette Nhung Pertus : L’exil douloureux de la « Chinoise verte »

    une pensé a vous henriette !! j admire le courage que vous avez eux pour etre encore parmi nous apres avoir vecu les pires chose qu’il puisse exister !!toutes cette haine cette souffrance dont vous avez etait victime !!j’espere que vous avez trouvé une vie tranquille sens peur et sens crainte du lendemain je vous embrasse

    par langer le Mai 2014 à 20h06

 

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