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Chez les Dogons

9 avril 2009

Peuple légendaire, les Dogons occupent la falaise de Bandiagara depuis le XIVe siècle. Nous avons déplié notre tente sur la terrasse du campement « La famille » dans le village de Djiguibombo, un bâtiment en granit, protégé du soleil par un toit de canisse épais mêlé de terre. Nous en sommes les seuls occupants, pas de touristes pour l’instant, la saison est calme. Nous avons quelques jours devant nous pour découvrir ce pays insolite, à l’écart du monde.


 

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Nous avons dans nos malles, un colis à remettre aux habitants de la part de trois marseillaises qui ont tissé des liens étroits avec ce village. Notre jeune hôte est le « fils adoptif » de l’une d’elles, ce qui nous vaut d’être d’emblée accueillis comme des membres de la famille. Le lieu est sommaire mais agréable à vivre, une grande cour, des acacias et un petit coin sanitaire où l’on se douche au seau avec de l’eau puisée au puits voisin. Enfin, le plaisir de se sentir en « Afrique », loin de la ville, de la misère urbaine, et de la course effrénée au développement. Quel calme ! Dans le soir naissant la nature exhale des parfums qui rappellent la Provence. Aux alentours pas de lumière, les habitants se préparent à la nuit à la lueur des bougies. Seule une petite maison, au bord de la piste, luit d’une clarté toute électrique. Une ampoule, un poste de musique et un réfrigérateur, qu’alimente un groupe électrogène. C’est le « bar » du village que jouxte le foyer des jeunes. Il y a fête ce soir et la musique roulera jusque tard au-dessus des toits de paille. Pas de voiture, de rares motos, pas de rappel intempestif à la consommation, le temps est autre, préservé. Il en est ainsi dans tout le pays, pas d’électricité à l’exception de rares groupes électrogènes qui se comptent sur les doigts de la main.

Les Dogons ont toujours su garder leur indépendance, d’abord coupés du reste du monde pour se protéger d’une islamisation conquérante à la chute de l’empire du Ghana, ils abordent aujourd’hui leur ouverture au monde extérieur avec sagesse et raison. Ici tout est pris en main par les habitants, jusqu’à la justice, encore rendue par les anciens à l’ombre des « cases à palabre », hutte sans murs, à l’épais toit de paille, sous lesquelles ont ne tient qu’assis. C’est aussi là, dans l’après-midi, que se retrouvent les vieux pour échapper à la toute puissance du soleil.
Il n’y pas de complexe hôtelier, la seule auberge tenue par un étranger, avec tout le confort moderne, se situe à l’extérieur, dans la ville voisine de Bandiagara. Pour visiter la région, il faut prendre un guide, car hors de la piste en terre rouge qui traverse le territoire jusqu’à la ville de Bankass au loin dans la plaine, il est aisé de se perdre dans les petits sentiers, à peine visibles, qui relient les villages entre eux. Ainsi les habitants se prémunissent des ravages que ne manquerait pas de causer un tourisme de masse qui bouleverserait leurs habitudes et leurs traditions. Lors d’excursions, les touristes versent 500 francs CFA (0,76 euro) par personne à chaque village traversé. Cet argent est confié au chef du village qui le redistribue en fonction des besoins de la communauté. Une personne à hospitaliser, une famille dans le besoin, ou des travaux à entreprendre. La mise en place de ce tourisme solidaire est devenue un facteur important de développement. De nombreux visiteurs, de retour dans leur pays, ont monté des associations pour leur venir en aide. Beaucoup de villages sont ainsi soutenus par des collectifs rassemblant des bonnes volontés à l’étranger. Aussi découvrons-nous avec surprise un petit panneau aux couleurs de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, planté sur les rives d’un petit lac de barrage. Cette retenue d’eau a été financée par l’association « Tabalé » d’Aubagne, afin de garder plus longtemps les eaux de pluie en période de sècheresse. Cette association, très active à Djiguibombo, a permis aussi la construction d’une école et d’un dispensaire dont l’inauguration est prévue très prochainement. Ailleurs ce sont des Allemands qui ont financé, une route, un bâtiment pour le foyer des femmes…

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Bogum est le charismatique président des guides de la falaise, fils de chef, confié tout jeune par son père aux prêtres catholiques afin qu’il puisse bénéficier d’une éducation scolaire européenne, il a depuis sillonné le monde et donne régulièrement des conférences sur son peuple et le tourisme solidaire de part et d’autre de la planète.
« On a longtemps fait peur et notre réputation de guerrier est toujours vivace. Mais il faut savoir évoluer, sans se couper de nos racines, tout en respectant nos traditions même si certaines n’ont plus de sens aujourd’hui et qu’il faut abandonner. » En effet, la vie traditionnelle des Dogons, profondément animiste, impose un mode de vie très particulier où les femmes tiennent le mauvais rôle. Excisées avant l’âge adulte elles doivent observer des lois très contraignantes. Considérées comme impures durant la période des règles, elles sont par exemple, mises à l’écart, cantonnées dans une maison bâtie à cet effet d’où elles ne peuvent sortir.

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Après avoir été longtemps combattue, la religion du prophète a pris corps aux abords de la falaise, de magnifiques mosquées en terre rouge, ont été bâties dans les villages. Mais les Dogons étant très spirituels il est difficile de leur attribuer une religion. Comme le dit Soumaïla, guide en herbe et cuisinier pour Point Afrique, « Si tu viens pour Tabaski (l’Aïd el Kebïr), tu auras l’impression que tout le monde est musulman, si tu viens pour Noël, tu penseras que tout le village est chrétien et si tu tombes le jour d’une fête animiste tu te diras qu’il n’y a que des animistes ! La religion n’est pas un problème pour nous. » Mais Tellé, guide d’une quarantaine d’années, remarque depuis peu une radicalisation de certains habitants qui vivent à l’écart du village. « Ceux-la font le pèlerinage à La Mecque où on leur lave le cerveau, on leur dit qu’ils sont différents et qu’ils ne doivent plus vivre comme des sauvages. Quand ils reviennent, ils voilent leurs femmes, se mettent à l’entrée ou la sortie du village et se coupent de la communauté, ce sont des intégristes ! ».

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La vie est simple dans les villages mais d’une grande rudesse. Dès quatre heures du matin, les hommes partent aux champs, parfois distants de plusieurs kilomètres, et les femmes commencent à piler le mil. Réunies autours d’un espace plan, elles y retrouvent les grands pilons, laissés la veille. La journée se doit de débuter tôt car dans l’après-midi règne une chaleur écrasante. L’agriculture est l’activité principale, on cultive du mil (plutôt au bas de la falaise), qui se vend jusqu’au Burkina via la ville de Bankass, des patates douces, de l’oignon, du piment et du tabac qui se fume sur place. Mais la culture des céréales est aujourd’hui devenue problématique.
À leur arrivée, les Dogons ont rencontré les Tellenes, peuple de petits hommes qui vivaient aux creux de la falaise et passaient leur journée dans les arbres. Pour s’approprier leur territoire et les chasser, les Dogons ont coupé les arbres qui leur servaient de refuge, puis après leur départ, ont poursuivi la déforestation au profit de l’agriculture ce qui les confronte aujourd’hui à de graves problèmes de sécheresse. Le réchauffement climatique est ici d’une actualité brûlante. Bogum voit dans la venue des touristes et l’ouverture de son peuple au monde extérieur, l’occasion de sensibiliser les habitants de la falaise aux défis environnementaux. « On ne peut plus faire n’importe quoi, comme avant. Quand j’étais petit, (il est proche de la quarantaine) on croisait facilement des gorilles, il n’y en plus un seul aujourd’hui. Il faut arrêter de couper le peu d’arbres qui reste. Tout le monde, ici, doit sortir de son petit univers, et voir grand ! »

Notre séjour touche à sa fin, il est temps d’emprunter la piste de terre qui mène à Bankass, et de poursuivre notre route vers le Burkina Faso. Il est bon de rencontrer des peuples qui ont su préserver leur indépendance au fil des siècles, et qui, dans la tourmente de la mondialisation, prennent encore le temps de décider et de choisir leur avenir.

 

 

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