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Campagne en France, la France en campagne

7 mars 2012 - Dernier ajout 11 mars 2012

Lundi dernier s’est tenu le salon de l’agriculture à Paris, devenant ainsi, à trois mois de la présidentielle, la grande étape incontournable de la campagne électorale. Tous s’y pressent et gesticulent au nom de la ruralité de la France et de ses valeurs paysannes. Hélas, jusqu’à présent la majorité des candidats, plus occupés par les voix que par le fond du problème, sont passés allégrement à côté d’un rouage majeur de notre société. Cruelle et cruciale, la mort du monde paysan a des répercussions insoupçonnées sur notre quotidien alors que sa guérison ouvrirait toutes grandes les portes d’un avenir plus sain.


 

Le premier élément de survie chez l’être humain, avec l’eau, est la nourriture. Constatation élémentaire qu’il est bon de rappeler en ces temps de technologie numérique et d’informations circulant à la vitesse de la lumière. Cette évidence met en exergue le rôle capital de celles et ceux qui travaillent la terre et nourrissent les populations. Sur leurs épaules, pèse une double charge, alimentaire et écologique.
Il est indispensable de différencier ce que l’on nomme le « monde paysan » de celui de l’agriculture intensive. La différence est d’importance car si l’un préserve les campagnes et assure une alimentation de qualité, l’autre se révèle être un désastre écologique, économique et humain. Or, jouant sur l’image du paysan auquel se réfère l’imaginaire collectif, les politiques agricoles défendent le second, dont la mise en place a ruiné le modèle traditionnel et créé l’aberration productiviste et environnementale que l’on connaît.
En amalgamant chef d’entreprise agricole et paysan, on condamne l’agriculture à laquelle nous croyons, et celle qu’imagine la majorité des consommateurs derrière les étalages des grandes surfaces. Aujourd’hui les résultats sont là. Un secteur d’activité en crise qui ne tient que grâce aux subventions, une pollution vertigineuse des sols et de l’eau, une alimentation pour le mieux médiocre, sinon dangereuse.

Mais rappelons que le naufrage actuel n’est pas arrivé par hasard en en résumant ici, deux grandes causes.

En 1950, la France comptait plus de deux millions de paysans. Aujourd’hui, 62 ans plus tard, les statistiques en relèvent moins de 500 000. Ce n’est plus une saignée, mais une mise à mort. En effet, au sortir de la guerre, la priorité fut donnée à l’industrialisation du pays et comme le recommandaient Messieurs Rueff et Armand (hauts-fonctionnaires auteurs du rapport qui porte leurs noms), ruiner les campagnes donnerait une main d’œuvre abondante et bon marché à l’industrie.
Ainsi, par dizaine de milliers des paysans, chassés par un vaste plan de remembrement des terres (mené dans les années 60 par le ministre de l’Agriculture Edgard Pisani, qui désavoue aujourd’hui cette politique), de nouvelles charges et taxes, ont dû quitter les campagnes pour la ville.
Diminuer drastiquement la population rurale présentait aussi l’avantage, d’un point de vue politique et social, de mettre enfin à genoux une population traditionnellement indépendante et forte. Les jacqueries et autres soulèvements paysans ont longtemps fait partie de l’histoire de France.

Ensuite vint le « progrès », métamorphose insidieuse de la société marchande. Sous couvert de « nourrir la population » consigne est donnée de produire plus et plus vite. La mécanisation des campagnes est lancée tous azimuts. Soutenue par le plan Marshall, elle frappe fort et permet l’écoulement de la surproduction américaine de tracteur, matériel, engrais et autres produits issus de la chimie. Une nouvelle ère s’ouvre dont les promesses de facilité et de rendement s’avèreront funestes pour les bénéficiaires. Il n’est pas ici remis en cause l’apport et les bienfaits indiscutables de la mécanisation, mais bien la critique de son application sans retenue. Là où il fallait une bonne dizaine d’hommes pour faire tourner une petite exploitation céréalière, deux suffisent aujourd’hui.
Pour acquérir le matériel, les produits phytosanitaires, agrandir l’exploitation, le paysan s’endette. Ne maîtrisant pas les cours, pressées par des intermédiaires toujours plus puissants, emportées par une logique de surproduction, les exploitations se spécialisent. Le monde agricole se sectorise à l’extrême, s’empoisonne et se fragilise. Beaucoup y laisseront tout. Dans un tel système, seuls les plus gros survivent.

À l’heure où nous cherchons des réponses pour sortir de la crise économique et humaine que nous traversons, engager une réforme profonde de l’agriculture, en remettant la paysannerie au centre de la politique agricole, offrirait une formidable opportunité pour toute la société.
Car du bien être de l’agriculture et du monde paysan, dépendent la qualité de vie du pays. Se réapproprier les repères naturels que sont les rythmes des saisons, remettre l’humain au centre des préoccupations, nous permettrait de rompre avec cette spirale absurde et sans fond que nous suivons quasi-aveuglément.
Le monde agricole détient, sans nul doute, bien des clefs de cette réussite. Le « bon sens paysan », bien souvent dénigré, est une réalité. La valeur et la qualité du travail effectué en ont été de tout temps la marque de noblesse. Vivre et faire vivre une terre durablement est la préoccupation majeure des petits paysans.

Jusqu’à l’après-guerre, l’agriculture était la première source d’emploi du pays. En effet, le travail de la terre, outre une grande sensibilité à son environnement, demande des bras vigoureux et nombreux. Aider les petites exploitations à embaucher réduirait à coup sûr le chômage et repeuplerait les campagnes. À l’heure des grands discours sur le travail, le monde agricole apparait comme une école d’excellence pour en réapprendre sa valeur et son sens profond.
Mais outre l’aspect économique, redonner du sens à la ruralité, c’est aussi répondre à un grave problème de santé publique. Le lien n’est plus à faire entre mauvaise alimentation, cancers et autres maladies cardio-vasculaire. Nombreux sont les médecins et scientifiques de tout bord à dénoncer les conséquences désastreuses, sur nos organismes, des produits phytosanitaires employés dans l’agriculture intensive et la consommation de produits dénaturés ayant perdus toutes leurs qualités nutritives. Revenir à un mode de production « à l’ancienne », qui n’est autre que celui que l’on nomme « biologique » aujourd’hui, c’est assurer la qualité dans nos assiettes et, de fait, à terme, une économie du budget de la santé. Défendre honnêtement une profession c’est reconnaître et défendre la qualité de son travail ; et dans l’industriel on ne se bat pas pour de la qualité, mais pour du chiffre et du résultat.

La reconnaissance de la paysannerie nous obligerait à marquer le pas, à repenser notre mode de vie.

Permettre aux paysans de retrouver une activité saine et rentable, redevenir les premiers bénéficiaires de leur travail, en préférant la vente directe et les petits commerces à la grande distribution qui assassine les acteurs du monde agricole tout en nous rendant dépendant à la surconsommation est un premier pas. Il est temps de réarticuler notre société autour de l’essentiel et non du superflu qui, au final, ne profite qu’à une poignée d’individus.
Le défi proposé est loin d’être insurmontable. Mais bien que soutenu par un nombre croissant de citoyens, il dépend avant tout d’une volonté politique. Une volonté politique qui aurait pour ambition de s’intéresser aux hommes et aux femmes de la nation, et non à des chiffres, en mettant l’accent sur des modèles existants qui ont déjà fait leurs preuves.
Le monde est en crise, ce qui importe aujourd’hui est le changement. Il convient de trouver les bons leviers capables d’entraîner un mouvement de fond dans la société. L’agriculture et le monde paysan en sont un.

 



 

 

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