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Camp des milles : « La culture doit servir le lieu et non pas s’en servir »

26 septembre 2013

Ouvert au public depuis un an, le site-mémorial du camp des milles, à côté d’Aix-en-Provence, est le dernier camp d’internement en France préservé, et l’un des rares lieux témoins de l’histoire des internements et des déportations en Europe. Une exposition « Créer pour résister, des artistes au camp des milles » met en lumière jusqu’en décembre 2013, des œuvres conçues pour la plupart dans le camp par des artistes majeurs. Proclamés « ennemis » de la France, ces artistes antinazis comme Hans Bellmer, proche des surréalistes, Max Ernst, Ferdinand Springer et Wols furent prisonniers dès l’automne 1939 aux Milles.


 

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Le camp des Milles

Le site des Milles est un lieu de mémoire, mais aussi un espace « vivant d’éducation et de culture ». Dans ce cadre, il organise des manifestations culturelles diverses. Ce dernier parti pris courageux est éminemment glissant, même si la direction du site, s’appuie, en la matière, sur un axe clair. Pour elle « la culture doit servir le lieu et non pas s’en servir ». Si cela est possible, c’est aussi parce que les milles n’ont pas été un camp d’extermination proprement dit. Le site mémorial propose donc aujourd’hui une exposition « Créer pour résister, des artistes au camp des milles » qui regroupe une cinquantaine d’œuvres de Max Ernst, Hans Bellmer, Ferdinand Springer, Alfred Otto Wolfgang Schulze dit « Wols ». Travaux sur papier, aquarelles, dessins, ils furent réalisés pendant la période d’internement des artistes au camp des milles. Cette exposition revêt un caractère d’hommage. Mais elle constitue aussi une lueur dans l’effroi du visiteur de 2013, lorsqu’il découvre le lieu, conservé en l’état. L’art semble ici, peut-être plus qu’ailleurs, prendre tout son sens.

Des étrangers « ennemis » de la France

Ce furent d’abord des étrangers, les ressortissants du Reich, Allemands, Autrichiens entre autres qui furent arrêtés et parqués dans ce camp, classés comme des « ennemis » Ces derniers avaient fui le nazisme dans leur pays d’origine et trouvé refuge en France. Parmi eux, se trouvaient de nombreux artistes et intellectuels, des peintres, des sculpteurs, des écrivains comme Alfred Kantorowicz, des musiciens tels que le pianiste Erich Itor Kahn ou le chef d’orchestre Adolf Siebert, des comédiens, des chansonniers, des auteurs. Le camp avait également refermé son étau sur des hommes politiques opposants au Reich, des journalistes, des militants et des prix Nobel comme Otto Meyerhof (prix Nobel de médecine) ou Thadeus Reichstein (inventeur de la cortisone). Ils tenteront, par delà l’horreur et l’injustice de maintenir des activités au sein du camp. Des cours et des conférences, des pièces de théâtre et des opéras sont improvisés.

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La salle du réfectoire du camp peint par les prisonniers

Certains murs et bâtiments du camp en gardent des traces. Portraits, graffitis, inscriptions in situ, sont autant de témoignages douloureux et inestimables. Les autorités laissent faire et même encouragent en passant quelques commandes officielles aux prisonniers. La salle du réfectoire des gardiens est ainsi décorée de fresques murales ironiques, comme le Banquet des nations attribué à Karl Bodek. Des spectacles sont donnés dans un four à tuile au rez-de-chaussée, que chacun peut visiter, espace baptisé par les prisonniers « Die katakombe », du nom d’un cabaret contestataire de Berlin avant le nazisme.

Dans une salle séparée, l’exposition a choisi de présenter une cinquantaine d’œuvres. Certains dessins de Wols, comme Le squelette de hareng et La Danseuse noire ont été prêtés par le musée de Beaubourg. Oscillant entre témoignage et poursuite de leurs propres recherches, les quatre artistes exposés ont livré des œuvres diverses de cette période. Tantôt témoins de la vie du camp, tantôt à la recherche de la transcendance, peut-être de l’essence de l’art pour les sauver, ils continuent malgré tout à créer.
La minéralité et les briques qui figeaient les prisonniers du camp de cette ancienne tuilerie a comme envahi les œuvres présentées. « Partout, il y avait des débris de briques et de la poussière de briques, même dans le peu qu’on nous donnait à manger. Cette poussière rouge pénétrait jusque dans les pores de la peau. On avait l’impression d’être destinés à devenir débris de briques », écrira Max Ernst.

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reproduction du dessin de Hans Bellmer, « Les milles en feu »

Le plus connu d’entre eux à l’époque, Max Ernst vit en France depuis 1921. Il est, entre temps, devenu une cible de l’Allemagne nazie, il est destitué de sa nationalité allemande, son œuvre est qualifiée « d’art dégénéré ». Il a d’abord été interné dans la maison d’arrêt de l’Argentière avant les Milles. « Je ne travaille pas ici, j’ai bien essayé mais ça ne marche pas », écrit-il aux Milles en 1939. Dorothea Tanning, qui deviendra son épouse en 1942, raconte : « Les fours sont de magnifiques cellules pleines à craquer… (…). Bellmer, enfermé dans le même four, dessine Max de profil, son copain artiste et tout en brique… ». Il fera tout de même 6 œuvres.

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Max Ernst et Hans Bellmer, « Créations, créatures de l’imagination »

Si on sent chez Hans Bellmer une tentative d’évasion à travers le dessin comme le confirme l’émouvante œuvre « Les milles en feu », il poursuit son travail personnel. Même interné, ses obsessions du corps ne le lâchent pas et sont le terreau principal de son art où les corps sont étrangement recomposés, et emboités. Arrivé de Silésie allemande, il était en France en vacances quand il doit se rendre aux autorités françaises. Proche du mouvement surréaliste, André Breton avait publié ses dessins et ses photographies dans la revue le Minautore, Paul Eluard illustrait en poèmes son travail, il était, en 1939, un artiste déjà reconnu.

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Hans Bellmer
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Wolf, « La danseuse noire »

Autre compagnon d’infortune, le dessinateur, peintre, photographe et auteur d’aphorisme, d’origine allemande, Wolf. Avec sa femme Gréty Dajiba, ils souffrent d’une difficile vie d’apatride et de sans papier depuis 1935. Expulsés d’Espagne, ils viennent finalement à Paris, où le talent de photographe de Wolf est reconnu. Il sera l’un des photographes de l’Exposition Universelle de 1937. Puis, il est arrêté et séjourne dans les camps français pendant 14 mois. Il arrive aux Milles en mai 1940. Là, il décline, toute en poésie et absurdité, d’un trait d’encre, la mythologie du cirque, « Le Wols Circus » que lui inspire sans doute la comédie humaine réunie au camp, comme le dessin « Monsieur loyal et son petit chien ». Ses aquarelles, davantage surréalistes avec une grande maîtrise de la couleur, sont également frappantes.

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Ferdinand Springer, « Sommeil du prisonnier »

Pour sa part, le berlinois Ferdinand Springer, également prisonnier croquera la vie du camp des milles de façon réaliste avec des dessins comme « Le saut à merde » ou « Coupeurs de bois ». Puis il cherchera à rejoindre l’esthétisme de la renaissance et inventera, à travers des représentations de corps, une beauté académique presque déplacée dans ces lieux. Ce que lui reprochera d’ailleurs son ami Hans Bellmer qui juge cette posture « idéalisante » comme un « déni de réalité ».

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Ferdinand Springer, écorché

Installé à Paris dans les années 1930, Ferdinand Springer était devenu apatride. Mariée à une femme juive, il est abandonné par sa famille qui le somme de ne pas l’épouser. Il arrive aux Milles en novembre 1939 où il sera gravement malade. Au printemps 1940, il sera envoyé finalement envoyé à la prison de Forcalquier et y retrouvera Hans Bellmer. Aux Milles, il a composé une cinquantaine de dessins.

Conditions de vie intolérables

Ancienne tuilerie, le camp des milles devient un camp d’internement sous commandement militaire français dès septembre 1939, soit sous la IIIème république. Plus de 10 000 personnes ont été internées dans le camp des milles entre 1939 et 1942. Au fil des années, les conditions de vie deviennent de plus en plus intolérables. Pas de sanitaire, des prisonniers entassés les uns sur les autres, la vermine, la saleté, les maladies, la faim. Lorsqu’on visite les salles de l’ancienne tuilerie de milles reconvertie en camp de déchéance humaine, où étaient confinés les prisonniers, on devine les souffrances endurées par ces hommes, femme et enfants et la promiscuité dans des espaces restreints qui accueillaient de plus en plus de malheureux. La salle du rez-de-chaussée, initialement chargée de recueillir les tuiles est plongée dans le noir, couverte de terre, exigüe, elle était réservée aux personnes âgées. Tout aussi bas de plafond, le premier étage est celui des hommes. Le second étage, plus spacieux qui ne valait guère mieux, avec ses fenêtres sans cesse fermées qui laissaient passer le froid, enfermaient les femmes et les enfants. L’écrivain Lion Feuchtwanger, interné, décrit « des couloirs obscurs qui longeaient les niches prévues autrefois pour les fours ne laissaient que peu de place pour se faufiler entre les paillasses des détenus. Le tout faisait un peu l’effet de catacombes ». Et partout cette poussière de briques qui imprégnait les corps et les visages.

A partir de juillet 1940, et suite à la défaite de la France, les milles devient un camp « pour les indésirables » en tout genre. Nombreux étrangers des camps du Sud Ouest, les anciens des brigades d’Espagne, des juifs expulsés du Palatinat, du Wurtemberg et du pays de Bade, viennent grossir les rangs. En tout 38 nationalités différentes s’y côtoient. Puis en août et septembre 1942, les milles sont un véritable camp de déportations des juifs, et ce alors que le sud de la France est encore en zone dite libre. Mais le gouvernement de Vichy a accepté de livrer 10 000 juifs de la zone libre à l’Allemagne. Il sera l’un des points de départ vers des camps à proprement parler d’extermination comme Auschwitz. 2000 personnes, hommes, femmes et enfants juifs seront ainsi déportés depuis les milles vers le camp d’extermination d’Auschwitz, via Drancy et Rivesaltes. Une centaine d’enfants sont ainsi déportés à partir de l’âge de un an.

 



 

 

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