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Banjo : un Américain à Marseille

11 avril 2008 - Dernier ajout 15 avril 2008

Le « Black History Month », ou « Mois de l’Histoire Noire » est un événement à caractère officiel aux Etats-unis. Durant tout le mois de février, depuis 1976, il est rendu hommage aux hommes de couleurs qui ont contribué à l’essor du pays, ingénieurs, hommes d’affaires, de lettres… Dans ce cadre, le consulat américain de Marseille présentait, lors d’une exposition, un auteur de renom, ayant vécu à Marseille à la fin des années vingt du siècle dernier. Claude Mckay. De son séjour en Europe et dans la Cité phocéenne, il a écrit un livre, atypique : « Banjo ». Que se cache-t-il derrière ce titre ?


 

« Banjo » est un livre surprenant, flottant au-dessus des genres. Publié en France dans la collection Rives Noires, chez l’éditeur André Dimanche, il n’a pourtant rien d’un polar. Il n’y a ni intrigue ni enquête, juste une bande de vagabonds professionnels, noirs, anglophones, venus d’un peu partout et se retrouvant à Marseille, ville de marins par excellence en cette fin des années 1920. Tous ont débarqué d’une « gonzesse » [1] et goûtent la vie qu’offre ce port, « destination rêvée de tous les marins du monde », vivant de manche et de menues rapines dans les entrepôts des quais. Une bande emmenée par Banjo, un Américain venu du sud des Etats-unis, intelligent, solide et simple, à l’énergie communicative « qui refuse de voir la vie en couleurs primaires et tranchées ». C’est leurs quelques mois d’errance à l’ombre de la Bonne Mère, que l’auteur saisit ici. À cette époque, la réputation de Marseille est sans égale, le Vieux Port est officiellement appelé : le « quartier réservé ». Haut-lieu de prostitution, de jeux, de musique, de morts violentes et d’espérances insensées. C’est ce même quartier où la vie apparaît brute, belle et tranchante que les Allemands, lors de Seconde Guerre mondiale, auront à coeur de raser.
Dans un premier temps, le lecteur, en particulier le Marseillais, trouvera un plaisir jubilatoire à découvrir une ville jaillissante de son aventureux passé, à suivre les personnages le long des rues, sur les quais encombrés de marchandises venant du monde entier, entrer dans les bouges les plus sordides de la rue Caisserie ou Bouterie. Il découvrira, l’ambiance particulière d’un pays frappé par la grande crise monétaire mondiale où le dollar est roi et les touristes anglais, parfois protégés du peuple par la police. Guidé dans ce labyrinthe, par Banjo, Goosey, Ray, Malty, Dengel ou Taloufa, ses oreilles seront à tout moment sollicitées par cette musique déferlant alors sur l’Europe, le Jazz enfiévré des Noirs Américains.
Puis, au fil de la lecture, Claude McKay, à travers l’attitude et le discours de ses personnages, très différents les uns des autres, nous dressera comme un état des lieux de la pensée Noire, en ce début de siècle. Tout en douceur, sans parti pris, loin de tout militantisme, il offre ce que William E. B. Du Bois [2] appellera une « philosophie internationale de la race Noire ». Prendre le point de vue de clochards, dont il a partagé le quotidien, de marins en vadrouille, lui permet de nous proposer une vision globale, du ressenti et des aspirations des Noirs à travers le monde. On les croise quasiment tous, vagabonds, marins, Sénégalais, ceux qui ont réussi, comme ceux qui n’y croient plus, les Noirs Américains que l’on plaint en France, en comparaison des Antillais, et qui, curieusement, n’envient pas la vie des Noirs de l’Hexagone et de ses colonies. Mille et un points de vue qui se répondent, s’entrechoquent, parfois sans se comprendre mais qui jamais ne heurtent notre sensibilité.
Difficile de ne pas partager l’envie de vivre libre d’un Banjo ou de rester sourd aux considérations de Ray, l’intellectuel qui se mêle aux clochards et pour qui « ces gars simples lui enseignaient comment apprendre à vivre, à exister en tant que Noir dans un monde de Blancs, sans s’encombrer la conscience de cette putain extenuée qu’était la moralité blanche. »
C’est un livre d’une grande richesse, historique et humaine que nous a livré Claude McKay. Parfois violent mais jamais sordide il garde tout au long du récit cet entrain optimiste et nonchalant propre à « ces gars du port ». Il reste tout de même une envie, suivre les conseils de Banjo : un verre de vin rouge « la boisson qui se prête le mieux à la France », un bar enfumé, un orchestre et… « Shake that thing ! »

Banjo, de Claude McKay, Editions André Dimanche, Collection Rive Noire, 331 pages, 23 euros.

 



 

 

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