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Bader Lejmi : « Aujourd’hui, un homme politique se sent presque obligé d’être islamophobe »

4 juin 2013 - Dernier ajout 5 juin 2013

« L’heure de nous-mêmes a sonné » avait déclaré Aimé Césaire. C’est sous « ce slogan » que l’association « Les Indivisibles » a choisi d’organiser la 5ème cérémonie des « Y’a bon Awards » récompensant chaque année les pires propos racistes tenus dans la sphère médiatique. Selon Bader Lejmi, organisateur de cette 5ème édition et membre des « Indivisibles » depuis 2008, c’est l’islamophobie qui domine le plus dans les discours politico-médiatiques. Interview.


 

C’est la première fois que les « Y’a Bon Awards » sont organisés sous un gouvernement de Gauche. Le record de discours racistes a-t-il été battu par la Gauche ?

Le plus remarquable, c’est qu’on a dû faire un effort pour trouver des citations racistes d’extrême droite, comparé à ce qu’on a pu trouver à Gauche ou à Droite c’est-à dire que ce qu’on a trouvé comme citation à l’extrême droite, n’est pas plus grave que ce qu’on a pu entendre de la Gauche ou de la Droite. D’une certaine Gauche en particulier, notamment représentée par Manuel Valls et tous ceux qui se revendiquent d’un espèce de nationalisme, chauvinisme, républicanisme, laïcisme.

Qu’est ce qui ressort le plus ? Le racisme anti Rroms, la négrophobie, l’islamophobie ?

Les différentes formes du racisme s’expriment de façons très différentes. L’islamophobie a comme particularité de s’exprimer par le biais politique et médiatique de façon la plus virulente dans le discours. Nous, nous voulons représenter toutes les particularités du racisme mais l’islamophobie, il faut le reconnaitre, est un pilier de l’idéologie politique moderne. Aujourd’hui, un homme politique se sent presque obligé d’être islamophobe. Il est attendu des hommes politiques de dire des choses islamophobes.

Si par exemple je veux défendre les musulmans ou lutter contre la stigmatisation des musulmans, parmi les premières choses que je dois dire c’est : « je reconnais qu’il y a du fanatisme dans les quartiers, de l’intégrisme dans certains Pays, ou que je vois dans les quartiers une oppression ou que Tarik Ramadan est un danger. C’est-à-dire que même ceux qui défendent les musulmans, eux-mêmes tiennent des propos empreints de préjugés sur l’Islam. Et s’ils ne le font pas, on va les soupçonner d’être proches des islamistes, des islamo-gauchistes.

Le terme « islamophobie » existe mais on dit que c’est l’invention des mollahs iraniens alors que c’était l’invention d’un historien français du 20ème siècle qui traitait de la politique colonialiste française en qualifiant d’islamophobe, comme elle l’’est aujourd’hui encore.

La négrophobie est un terme qui n’est même pas connu. Pourquoi ? Parce que la particularité de la négrophobie, c’est le fait même de nier qu’il existe ces discriminations et la romanophobie, pour beaucoup de gens c’est une idée bizarre, car pour pas mal d’entre eux, ils ont accepté l’idée que c’est normal d’expulser les gens parce qu’ils ont un mode de vie diffèrent.

Pensez- vous à l’extrême gauche ?

Cela traverse toute la sphère politique. C’est vrai que c’est le plus frappant dans le discours de l’extrême gauche, c’est cette volonté de dire tout et son contraire et de ne pas apparaître comme voulant stigmatiser les musulmans. Ils ont toujours dans leur tête, que la religion c’est l’oppression, que le féminisme, c’est la fin de la religion.

Peut-on dire que la définition de la laïcité a été détournée ?

Pour l’extrême gauche c’est particulier. Je pense qu’il y a une véritable histoire de l’extrême gauche ; une laïcité anti religieuse très ancrée dans leur code génétique politique. En revanche pour le reste des partis politiques, que ce soit la Droite, le Centre ou le Centre Gauche, ils ne sont pas connus pour être aussi intégristes sur la laïcité. Ils peuvent même être des gens très ouverts quand il s’agit des cultes à l’image du judaïsme, du christianisme, du bouddhisme. Mais quand il s’agit de l’Islam, ils changent. Ce qui est le plus frappant, c’est lorsqu’on regarde les pratiques réelles sur le terrain et ce que disent les gens en public ou dans les médias, on voit que ce sont deux réalités différentes. Y en a même qui au niveau du terrain, ont des politiques communautaristes en essayant de faire en sorte que les musulmans soient un réservoir de voix.

L’objectif des « Y’a Bon Awards » est aussi de répondre par l’humour aux dérapages racistes. Cela est-il efficace pour lutter contre le racisme ?

L’humour, c’est une méthode, c’est jamais un objectif. Surtout en politique. Parce que quand on rit avec quelqu’un contre quelque chose d’autre, on n’est pas dans un débat ou dans une volonté de convaincre rationnellement, ou au contraire de battre quelqu’un par la force et la beauté de son argumentaire. On est là, dans la connivence. On peut rire de quelque chose que si on partage un constat, on partage des valeurs. Ce rire-là, permet d’aller au-delà des discours politiques que chacun peut avoir. Et simplement d’être confrontés à la réalité. Une réalité qui est à des milliers de ce qu’ils peuvent raconter. Du coup, ça les ridiculise, ça les ringardise. C’est ça la force de l’humour. C’est vrai que beaucoup de gens viennent au « Y’a bon Awards » pour se défouler, comme un carnaval. Le temps d’une soirée, les rôles sont inversés. Les stigmatiseurs deviennent les stigmatisés et les victimes deviennent les acteurs. Mais ça ne doit pas s’arrêter à ça.

Le but de cette cérémonie est- il aussi de fédérer les organisations anti-racistes ?

« L’heure de nous-mêmes a sonné ». C’est le slogan de cette année (Aimé Césaire). Il est temps aussi qu’on crée des moments au cours desquels, on se rassemble. Les « Y’a bon Awards », avec la force de l’humour, permettent le rassemblement.

Comment a été choisi le jury ? Parmi ce jury, on note la présence de Toumi Djaidja, initiateur de la marche de l’Egalité et contre le racisme. C’est une volonté de faire écho à cette initiative de 1983 ?

Le jury, c’est la force des « Y’ a bon Awards », on a besoin d’un jury qui soit très éclectique, qui parle au grand public, qui ne soit pas forcément lié à l’association. On veut un jury qui représente la lutte qu’on mène et qui partage nos valeurs et principes. Cette année, on a un jury très ouvert et représentatif de la société française.

Toumi djaidja représente une de ces composantes-là. La marche c’est un mouvement initié en 1983 par beaucoup de jeunes issus de l’immigration, qui se sont engagés avec l’idée qu’ils étaient temps de se mobiliser contre le racisme. 30 ans après ça fait écho à ce mouvement mais ça fait aussi écho à la naissance d’Aimée Césaire. « L’heure de nous-mêmes a sonné » d’où le titre de l’évènement cette année.

Les politiques connaissent-ils les « Y a Bon awards ? Si oui, quelles sont leurs réactions ?

Certains suivent de prés. Journalistes et politiques ont peur d’être nommés. Certains nous demandent quels sont les nommés. On laisse le mystère. On ne dira ni les nommés, ni les lauréats. Ceci montre l’efficacité des « Y a bon awards ». L’Intérêt de cet évènement, c’est qu’on peut démonter les propos et mettre la personne face à ses responsabilités et ainsi mettre tout le monde au courant. C’est aussi l’occasion de prendre conscience de ce que ces personnes ont pu dire. C’est une bonne synthèse du racisme ordinaire, tenu dans les hautes sphères durant toute une année.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Je remercie Med’in Marseille, qui est aussi partenaire de l’évènement. J’aimerais que ça se nationalise en particulier à Marseille qui est une ville très intéressante et où il y a beaucoup de choses à faire. On a aussi besoin d’initiatives qui viennent de Marseille.

Organisations Partenaires : ENAR, CCIF, Banlieue Plus, UJFP, Mamans Toutes Egales, Uni*T, Indigènes de la République, CRI, CRAN, Foulexpress.

 



 

 

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