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Au pays des arganiers

28 octobre 2008

Marrakech disparaît dans le rétroviseur. Direction la côte atlantique jusqu’à Essaouira. Dans cette province, de part et d’autre de la route, des arbres soigneusement entretenus, à mi-chemin entre l’olivier et l’acacia. De leur fruit oblong et charnu, on tire la bienfaisante huile d’argan, dont les vertus, culinaires et cosmétiques sont appréciées dans le monde entier. Dans ce pays d’hommes, c’est aux femmes que revient le long travail d’extraction de l’huile. Découverte, à Tamanar, de la coopérative Amal, première coopérative féminine d’huile d’argan du Maroc.


 

Essaouira tout d’abord, « La bien dessinée », tient son nom d’un ingénieur français qui, à la demande du sultan, retrace l’ancienne Mogador et son port afin de l’ouvrir sur le commerce international. Résultat atypique, des rues larges aux murs blancs, agrémentés de fenêtres bleues, et d’un souk couvert où règne à toute heure une humide fraîcheur. Paisible, face à l’océan, elle semble toute entière dédiée à l’art. Des peintres, des musiciens, des écrivains, Marocains comme étrangers, y naissent ou s’y installent, lui donnant cette ambiance nonchalante propice à la contemplation. Mais la véritable richesse de cette province n’est pas la ville en elle-même, point de suspension dans l’espace et le temps, mais la terre qui s’étend au-delà, là où pousse l’arganier, l’arbre qui fait vivre des villages entiers.
Sur la route, régulièrement, des panneaux indiquent des coopératives. Elles ont quasiment toutes l’étrange particularité d’être « féminine ». En effet, de sa cueillette à sa transformation en huile, l’argan, ici, est une affaire de femmes… Visite de la plus ancienne d’entre elles à Tamanar, quelques kilomètres après Essaouira.

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Le village est calme, il est seize heures. De l’entrée, la coopérative paraît déserte. Quel jour de la semaine sommes-nous ? Dimanche peut-être ? Une jeune femme apparaît, Aicha Toufy. C’est la technicienne de l’établissement, habilitée à utiliser les torréfacteurs en fin de production. Elle tient aussi l’accueil et la caisse. Très timide, elle nous invite à la suivre au cœur de la coopérative, derrière un petit jardin soigneusement entretenu, dans une salle où sont traités les fruits de l’arganier.
C’est là que travaillent, à tour de rôle, la centaine de femmes que compte l’établissement. Il n’y a pas de chef, seulement une présidente élue chargée de représenter la coopérative. Libres de leur temps de travail, de huit heures le matin jusqu’à la tombée du jour pour les plus disponibles, elles séparent d’abord le fruit de la noix, puis, noix par noix, assises sur une natte déroulée à même le sol, armée d’un galet polit par l’usage, elles fendent, sur une pierre plate, la noix d’un coup sec et précis, libérant l’amande. En cette fin d’après-midi, elles sont cinq à l’ouvrage. Chacune a son matériel, soigneusement rangé dans un casier fermé par un cadenas. L’ambiance est amicale, chaleureuse, les discussions incessantes. À leurs pieds s’amoncellent, d’un côté les écorces, de l’autre, les amandes. Vient ensuite la première transformation. A l’aide d’un petit moulin de pierre, elles écrasent grossièrement ces amandes jaune pâle jusqu’à en extraire une pâte poudreuse. Le salaire est fixé à 40 dirhams (4 euros) le kilo de noix écossées. Une ouvrière peut traiter jusqu’à dix kilos d’amandes par jour, mais aucune n’est tenue à un objectif de production. Le but de la coopérative étant de permettre aux femmes de gagner une certaine indépendance financière et d’aider à subvenir à l’entretien de leur famille. Certaines viennent plutôt l’après midi pour se retrouver « entre copines ». Tous les âges sont représentés, de la jeune fille qui vient après l’école, à la doyenne de 80 ans.

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Si l’essentiel de la production est manuel, intervient, au final, Aicha, qui passe le produit transformé par ses collègues dans un pressoir mécanique pour en obtenir l’huile. Rien ne se perd. La pâte séchée, qui reste après extraction, servira à nourrir les poules et les chèvres. L’huile d’argan comestible se distingue de la cosmétique uniquement au niveau des papilles. Pour celle destinée à la cuisine, on prend le soin de torréfier les graines afin souligner son petit goût noisette. Elle ne perd, dans ce procédé, aucune de ses valeurs nutritives exceptionnelles.
Cette huile est le secret de beauté des Marocaines. On s’en enduit le corps avant la douche du soir pour obtenir une peau, douce, satinée et bien hydratée. Elle donne aussi aux cheveux un soyeux incomparable. Pourtant, bien que cette huile soit très prisée, l’avenir des femmes n’en est pas pour autant tout à fait assuré. En effet, comme l’explique Aicha, la sécheresse qui sévit rend le fruit plus rare d’années en années, mais le gros problème vient du succès même des coopératives. Il en fleurit partout au pays de l’arganier et la concurrence fait des ravages. Alors les coopératives se restructurent, cherchent à exporter, à toucher des consommateurs au-delà du royaume. Celle de Tamanar, s’ouvre aux technologies modernes et se dote d’un email : amalcoop@hotmail.com et se fait fort de répondre aux correspondants du monde entier.

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Dans la fraîcheur de leur atelier, derrière le petit jardin, les dernières femmes rangent leur matériel, la journée a été bonne, les discussions nombreuses. Ce lieu qu’aucun homme, sinon simple visiteur, ne vient troubler, ne va pas tarder à fermer ses portes. Les ouvrières ont aussi une vie familiale chargée, les maris ne vont pas tarder à rentrer des collines avoisinantes où gambadent les chèvres durant la journée.
Pour 1500 dirhams (15 euros), nous repartons avec une bouteille d’huile miraculeuse. Un peu de cet or liquide que nous emportons, sur la route, toujours plus au sud.

 

 

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