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Anciens combattants de l’Armée d’Afrique : les oubliés de la République

23 février 2012

Samia Chabani de l’association Ancrages, Centre de ressources sur l’histoire et les mémoires des migrations en PACA, présentait mercredi 22 février à l’Equitable café, au cours Julien à Marseille Les soldats inconnus, un documentaire qui recueille la parole d’anciens combattants de l’Armée d’Afrique dans les foyers Adoma (ex-Sonacotra) de la région. Des témoignages poignants de personnes qui ont combattu pour la France, pendant la Seconde guerre Mondiale ou pendant les guerres coloniales et qui se retrouvent seules et loin de leur famille dans notre région, à un âge avancé, tentant de faire valoir leur droit à une pension. L’occasion de revenir sur la situation des anciens combattants de l’Armée d’Afrique, laissés-pour-compte par la France, notamment avec l’historien Grégoire Georges-Picot.


 

On le sait, la situation des Chibanis est pour l’heure inextricable. Samia Chabani, de l’association Ancrages s’est penchée sur celle de certains d’entre eux, rencontrés dans les foyers Adoma de la région PACA et qui ont participé à la libération de la France ou aux guerres coloniales en Indochine notamment, elle en a fait un film. Les soldats inconnus rappelle brièvement les raisons de leur présence dans ces guerres et le sort qui leur a été réservé après leur démobilisation ou à l’indépendance de leur pays d’origine. Majoritairement enrôlés volontaires par l’armée française, souvent ils n’avaient pas le choix face à la misère ambiante, ces combattants souvent remarquables, ont été fêtés à la libération par la population française mais totalement abandonnés par l’ex-mère-patrie qui n’en était soudain plus une, quand il s’agissait de verser des pensions décentes.

Samia Chabani explique les raisons qui l’ont poussée à faire ce film : « Je travaillais dans les foyers Sonacotra (désormais appelés Adoma) et j’ai rencontré des anciens combattants de l’Armée d’Afrique. J’étais confrontée à toutes ces figures de chibanis qui sont constituées d’une mosaïque de parcours migratoires, dont les anciens combattants de l’Armée d’Afrique qui se sont retrouvés là par défaut, comme l’explique ce film. Et moi, je suis sociologue de formation, je voulais sauvegarder absolument ces mémoires d’anciens combattants pour pouvoir les restituer plus tard dans des classes et dans des séquences pédagogiques. Je suis aussi petite fille d’anciens combattants, c’est un héritage familial. Ce film soulève la question suivante : pourquoi des situations qui relèvent de l’imbroglio administratif peuvent se perpétuer, dans ces conditions, en France aujourd’hui avec une indifférence générale. En France, souvent on gère les situations compliquées au lieu de les anticiper, c’est assez étrange. Une des personnes du film est un ancien combattant qui est resté en France en 1946, c’est très intéressant car cela montre qu’il a une diversité de parcours migratoires qui donnent lieu à une diversité de situations juridiques. Globalement leur situation administrative aujourd’hui n’est pas valorisée en tant qu’anciens combattants. Ce sont vraiment des citoyens de seconde zone de l’empire colonial français avec les incidences que cela a aujourd’hui en termes de droits sociaux et de droit d’entrée au séjour en France. Un ancien combattant se retrouve dans la même situation qu’un ancien immigré. De nombreux acteurs sociaux, comme la LDH, l’association des Travailleurs Maghrébins de France ou le GISTI, groupe d’Information et de soutien des Immigrés, se sont mobilisés en faveur de ces publics, mais pour les chibanis en général. Dans cette nébuleuse administrative, se retrouvent un tas de profils dont des anciens combattants, des anciens fonctionnaires ou des rapatriés, toute une série de personnes. Les catégories administratives ne suffisent pas à expliquer les choses, il y a un manque de volonté politique pour éclaircir la situation, c’est cela que le film démontre. Il explique pourquoi l’accompagnement juridique de ces publics-là est très compliqué. Personnellement je n’ai pas voulu m’engager dans cette voie, j’ai voulu sensibiliser. Pour l’instant, ce film n’a pas droit de cité dans les établissements scolaires. »

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Samia Chabani, association Ancrages Photo : Claire Robert

Cristallisation des pensions

Il faut le savoir, jusqu’en 2011, la solde des anciens soldats de l’Armée d’Afrique n’ avait pas été réévaluée depuis la date des indépendances, soit les années 1960. Cela signifiait qu’ils touchaient une somme dérisoire de 30 euros par mois, ce qu’on a appelé « la cristallisation des pensions » Et l’Etat français ne s’en souciait pas le moins du monde. Il a fallu attendre que des associations attaquent la France pour non constitutionnalité et discrimination pour que leur solde soit recalculée à la fin 2010. Mais aujourd’hui, pour toucher une solde décente, les anciens combattants doivent en faire la demande auprès de la France. Et leurs droits peinent à être reconnus en France et aussi dans leur pays d’origine où leur statut est souvent mal compris, voire tabou. L’historien Grégoire Georges-Picot de l’amicale du groupe Marat qui a beaucoup travaillé sur la participation des étrangers dans la résistance France rappelle qu’il est très difficile pour une personne âgée souvent basée dans son pays d’origine de comprendre les méandres juridiques du droit français. Même si son association est en réseau avec d’autres et essaie de communiquer pour informer les anciens combattants de leurs nouveaux droits, la communication est très complexe et retrouver tous les anciens combattants encore vivants, essaimés dans les ex-colonies, est tâche difficile. Samia Chabani estime que « La France attend simplement qu’il ne reste plus que 2000 à 3000 anciens combattants pour agir ». Normalement la pension d’anciens combattants est versée par la France si les personnes ont servi sous l’armée française pendant 15 ans.

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L’historien Grégoire Georges-Picot. Photo : Claire Robert

Invité par Samia Chabani à la projection mercredi soir, l’historien Grégoire Georges-Picot qui a œuvré pour la réévaluation des pensions des anciens combattants confirme et rappelle ce qui l’a conduit à travailler sur ce thème. « Cela remonte à 20 ans. Au départ, j’ai commencé à travailler sur la participation des étrangers dans la résistance française, ici en Provence, un sujet qui était totalement méconnu au début des années 1990. Aujourd’hui, avec le film de Robert Guédiguian*, Manouchian et l’Affiche rouge** ça dit quelque chose aux gens. J’ai rencontré quelques uns des survivants de cette histoire, les gens de la MOI, « Main d’œuvre immigrée », c’était l’équivalent, dans le Sud-est de la France des FTP, franc tireurs et Partisans de l’Affiche rouge ; ils résistaient à Marseille, Toulon, Nice et dans les campagnes. Nous avons publié un livre en 2000, réédité en 2011, « l’Innocence et la Ruse, des étrangers dans la résistance en Provence » qui rassemble une quarantaine de témoignages de ces résistants étrangers. Nous sommes restés très liés avec certaines personnes qui ont fondé, par la suite, l’association de l’amicale du groupe Marat *** dont je fais également partie. Au départ, nous voulions juste travailler sur l’engagement des étrangers dans la résistance avec notamment une exposition sur la libération de Marseille pour rappeler que Marseille avait été libéré par une armée qui venait de l’autre côté de la Méditerranée, le film Indigènes n’était à l’époque pas encore sorti. Depuis, nous avons continué. Nous avons approfondi nos recherches sur l’histoire de ces soldats indigènes, dans la seconde guerre mondiale, pendant la période de la décolonisation et jusqu’à aujourd’hui. Nous en sommes venus à soulever la question des droits des anciens combattants. Le problème est la « cristallisation » des pensions. Au moment de l’indépendance des Etats africains, le gouvernement français a décidé que ces combattants n’étaient pas français et a gelé (ou cristalliser) la somme des pensions à la date des indépendances. Alors que les pensions pour les combattants français sont réévaluées selon le coût de la vie. Résultat : le rapport entre la pension d’un ancien combattant français et celle des anciens combattants non français était de un à huit, pour la même trajectoire, le même grade, le même nombre d’années d’ancienneté dans l’armée. Nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un combat à mener. Cela a pris du temps. Nous avons réuni des cas et nous avons déposé un premier recours auprès du tribunal administratif, en 2006. Puis d’autres recours ont été déposés par d’autres associations. Dès qu’il y avait une avancée juridique, nous relayions l’information auprès des associations. En mai 2010, une association a soulevé une QPC (Question Prioritaire de constitutionnalité, le fait de considérer que la loi n’est pas constitutionnelle parce qu’il y avait, dans ce cas, discrimination manifeste) et a gagné. Une nouvelle loi a donc été votée au parlement français en décembre 2010. Mais, il y a une force d’inertie redoutable. Au parlement, il y a eu une espèce de véto en utilisant tout l’armada juridique pour rejeter nos amendements. Ainsi la loi a encore institué des blocages, et notamment pour que les pensions ne soient pas systématiquement réévaluées. Du coup, c’est à l’ancien combattant de faire une demande de révision de sa pension. Ainsi une personne qui habite au fin fond du Mali est censée être au courant des débats à l’Assemblée Nationale ! Des personnes ne sauront donc jamais qu’elles ont droit à une majoration de leur pension. Cela dit, nous avons fait un énorme travail de communication. J’étais moi-même au Mali et j’ai informé le monde des anciens combattants. Il y a beaucoup d’initiatives. Les gens qui ont été les plus investis sur cette question-là, ce sont des anciens combattants français, j’ai été étonné. La seule chose qui nous reste à faire aujourd’hui, c’est de la publicité. Formellement l’égalité est là, aujourd’hui »

*L’Armée du crime, le film de Robert Guédiguian retrace le parcours des FTP-MOI, groupe de résistants lors de la Seconde Guerre mondiale dirigé par Missak Manouchian.

**L’Affiche rouge est une affiche de propagande placardée en France à l’occasion condamnation à mort de 23 membres des FTP-MOI de la région parisienne, le 21 février 1944.

*** « Le détachement Marat était une organisation de résistance en Provence pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il fut créé par des étrangers réfugiés en France et des immigrés militant au sein du mouvement de la Main-d’œuvre immigrée (M.O.I.). Des Français de naissance se joignirent à eux. »

- ancrages.org
- groupemarat.com

 



 

 

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