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Aly Ibrahima : 20 ans dans la peau de la Sound Musical School B.Vice

1er février 2011 - Dernier ajout 2 février 2011

En juillet, la Sound Musical School fêtera vingt années d’existence. Aly Ibrahima, dit Aly Kenya, n’avait pas vingt ans, lui, lorsqu’avec ses collègues du groupe de rap B.Vice il fonde cette école d’un genre nouveau, en plein cœur de la Savine, dans les quartiers nord de Marseille. Le drame Ibrahim Ali, la découverte de talents, l’action au quotidien,... Il nous raconte deux décennies de l’histoire hors du commun de ce haut lieu de la scène hip hop marseillaise et espace incontournable de la vie socioculturelle de la cité. Avec, en filigrane, son évolution personnelle.


 

Ils ont grandi ensemble. En juillet, cela fera vingt ans qu’Aly Ibrahima et la Sound Musical School B.Vice évoluent de concert, intimement liés. La SMS comme on l’appelle est un instrument social « à usage de la rue », comme aime à la qualifier Aly, l’un de ses fondateurs. Située en plein cœur de la cité de la Savine, perchée dans les quartiers nord, elle fait figure de lieu de vie pour les jeunes du quartier. Mais c’est aussi LE studio d’enregistrement incontournable et incontestable de toute la scène rap marseillaise.

Sans Aly Ibrahima, a.k.a. Aly Kenya (nom hérité de son père, que l’on a toujours surnommé ainsi) et ses collègues Ahmed, Fana, Hassany, Saïd, Soly et les autres, le groupe B.Vice n’aurait jamais vu le jour. La Sound Musical School non plus. Originaire de la Grande Comore, Aly naît au début des années 70 à Madagascar où il vit une enfance « privilégiée ». Ses parents tiennent la seule boucherie hallal de la capitale Tananarive. La maison est grande, il y a du personnel à disposition, les enfants fréquentent une école privée française. Quand on est gosse, on ne mesure pas ces avantages. Le paternel veut faire le tour du monde. Atterrit en France. De nationalité française, toute la famille sera « rapatriée » en 83. Enfin presque : la maman refuse de lâcher la proie pour l’ombre. Elle restera au pays avec deux de ses bambins. Le reste de la fratrie débarque à Paris. Aly a dix ans. Quelques jours passent dans un foyer malgache, le père arrive avec force manteaux - en mars, il fait encore froid - le train les mène à Marseille.

Choc

Au Panier, ils sont six - sept avec leur papa - à se serrer dans 25 m². Là, « le choc ». « On se fait toujours une image de la France, un eldorado, le rêve américain ». Ce ne sont que venelles sombres et vieux immeubles. Quelques centaines de mètres séparent l’appartement campé Montée Saint-Esprit, face à l’Hôtel Dieu, de l’école de la Major. « Mon père nous explique le chemin. Le lendemain matin, il part travailler au Sofitel. On se prépare pour aller à l’école, on s’habille. Quand il rentre le midi, il s’étonne de nous voir là, n’ayant pas bougé. Personne n’était venu nous chercher... » Première fausse note, premier souvenir, première leçon. Apprendre à se débrouiller seul. A la rentrée suivante, la famille prend possession d’un grand cinq pièces à la Savine. A l’époque, trente-cinq bâtiments de dix étages s’accrochent à flan de colline. Depuis l’avènement de la rénovation urbaine, ils ne sont plus que dix-huit, « vingt peut-être ». Un an plus tard la figure maternelle rejoint sa troupe. Elle ne se remettra jamais d’avoir tout vendu, tout quitté, y compris son (hyper)activité. Aujourd’hui pourtant, hors de question pour elle de repartir.

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Aly Ibrahima, a.k.a. Aly Kenya, dans les nouveaux studios de la Sound Musical School B.Vice

Aly grandit. Rien à signaler. Au soir des années 80 et au matin du rap, lui et ses collègues gravitent autour du crew de graffeurs B.Vice. « C’était des amis, des voisins. Ils avaient une tenue vestimentaire particulière, très excentrique, très large, avec des vestes de joueurs de baseball américains ». Peu à peu, la bande de copains se met au diapason et enrichit le Block Venant de l’Intérieur Comme de l’Extérieur de tous les attributs du hip-hop : DJing, break dance, chant. Une aventure musicale s’écrivait, dont nul ne pouvait prophétiser la portée.

Association de bienfaiteurs

Le groupe répète. Enregistre quand il en a les moyens. « On attendait de toucher nos bourses pour pouvoir se payer une journée de studio. Je me rappelle que l’une d’entre elles à Saint-Cyr-sur-Mer nous avait coûté 5 000 francs ! », raconte Aly. Ce qui explique que peu de traces audio subsistent des débuts de B.Vice. « On a tout inventé, mais on a rien sorti ! » sourit le trentenaire. « Nous n’avions pas de lieu à nous, on fréquentait une structure municipale à Pélabon, dans le quartier de Saint-Jérôme ». Là-bas, un beau studio, une logistique bien huilée. « C’est ça que l’on veut chez nous », s’entichent les jeunes.

Une « naïveté » désarmante qui donnera le « la ». A l’innocente improvisation se substitue une féroce envie de monter d’une octave. L’association Sound Musical School B.Vice voit le jour en juillet 1991. Soutenus sans conditions par Dominique Ginouvez, chef de projet DSU (Dotation de solidarité urbaine) et par Patrick Feracci, animateur sportif du centre social de la Savine, B.Vice conquiert son premier local deux ans plus tard. « Une espèce de cave d’une trentaine de mètres carrés » en fait, mais où tous peuvent se retrouver. C’était dans les bâtiments A. Les mythiques bâtiments A. La vocation de la structure : mettre en pratique « les valeurs du hip hop, entraide, solidarité, partage » et permettre au plus grand nombre d’accéder à un studio, à des ateliers de MAO (musique assistée par ordinateur) ou d’écriture. « Nous n’avions aucune formation musicale, on a tout appris sur le tas ». A la SMS, tout se fait « à l’oreille ». « Des gens ont cru en nous. Mais il fallait faire nos preuves »...

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En parallèle, le groupe se produit sur les plus grandes scènes de la ville, au côté des pointures du rap phocéen, comme IAM. « La particularité de B.Vice, c’est qu’il y avait une vraie mise en scène : avec les chanteurs, les danseurs, les DJs, des chœurs, et les graffeurs derrière ». Les lyrics aussi se démarquent, contribuant à la notoriété du rap griffé marseillais. Un « bruit qui pense » aurait dit Victor Hugo. « On pouvait parler de trucs très sérieux, comme avec les textes "Révoltés du système" ou "Au pays de Lucie" qui étaient engagés, comme de choses plus légères, de la voisine d’en face que l’on trouvait jolie ». A la clef, une reconnaissance allant crescendo, dépassant bientôt le seul monde de l’underground. Mais un soir de février 1995, le temps s’arrête.

Ibrahim Ali

Plus de quinze ans après les faits, la voix d’Aly tremble encore. De chagrin. De tourment peut-être. De colère sûrement. Alors qu’ils étaient partis répéter un futur spectacle à Mirabeau, une dizaine de jeunes savinois croise la route de colleurs d’affiches du Front national. La rencontre sera mortelle. Deux des frères d’Aly sont là. L’un d’eux échappe de peu au premier tir de Robert Lagier, fait le mort. Une autre balle atteint Ibrahim Ali dans le dos. Il ne se relèvera pas. Il avait dix-sept ans.

Le cœur le dispute alors à la raison. « On était indignés, on avait envie de retourner Marseille » se remémore Aly Ibrahima. Mais le respect qu’inspire la famille « tranquille » du jeune homme incite à ravaler sa rancœur et à manifester dans le calme et le recueillement. 80 000 personnes défileront dans le centre de Marseille, réclamant simplement que justice soit faite.
Après cela, B.Vice, comme rendu aphone, implose. Saïd, l’un des chanteurs, « décroche ». Il était présent le soir du meurtre. Un événement grave pour une douleur aiguë. Depuis, Aly ne se départ par d’un sentiment de culpabilité infondé, si ce n’est inexplicable. « On porte une responsabilité, c’est l’association qui les a envoyé là-bas... » regrette-t-il, oubliant que l’arme, ce n’était pas lui qui la tenait.

« Je suis peut-être celui qui en parle le plus facilement, soupire-t-il enfin. Je n’étais pas là ». Il venait de partir au service militaire à Nancy, loin d’imaginer qu’en son absence une tragédie se nouerait. Une obligation à laquelle aucun de ses frères n’a coupé non plus. Tous ont fait les « paras », sauf lui qui a intégré l’Aviation légère de l’armée de terre. Le sentiment qu’il conserve de ce passage « formateur » reste bon, malgré la « souffrance » de quitter Marseille. L’armée comme facteur de « socialisation » : « on était tous en vert. Il pouvait y avoir un paysan qui venait du fin fond de la France comme un "sauvageon" d’un quartier, un juriste comme un mec qui n’a pas fait d’études. Il n’y avait pas de différences ».

Continuer, coûte que coûte

Si B.Vice connaît un « coup d’arrêt » suite à la mort violente de l’un de ses membres, tous décident de perpétuer l’action de la Sound Musical School que fréquentait Ibrahim. « On ne pouvait pas laisser tomber ». Dès 95, la SMS voit défiler de grands noms du rap marseillais, ou qui le deviendront. Les Psy4 balancent leurs premiers flows sur des beats à l’ancienne made in Sound Musical School. Du son « à base de samples, une grosse caisse de James Brown, une caisse claire de Public Ennemy, que tu mettais à ta sauce » rappelle Aly, qui convient qu’avec le développement de l’informatique, « tout ça a bien changé ». Les rappeurs du Plan d’Aou serviront d’ailleurs de « cobayes » lorsque l’école aux micros d’argent recevra sa toute nouvelle machine, une Fostex Direct to disk huit pistes. Beaucoup d’autres clasheront le mic, depuis Shurik’N jusqu’à Médine, venu poser en featuring, en passant par Kenny Arkana, Kenza Farah, Faf Larage, Sousol, Soprano, Djamajal, Carpe Diem... Au moment de l’interview d’ailleurs Al Iman Staff enregistre.

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Sur les murs de cette école « à usage de la rue », un graff réalisé par des jeunes du quartier.

En 1998, tandis que B.Vice tente un comeback - avec notamment un morceau écrit en hommage à leur ami Ibrahim sur la compile La Face Cachée de Mars - la SMS obtient que ses locaux soient rénovés, agrandis. L’âge d’or. 200 m², une salle de danse, des ateliers multimédias, photo, vidéo. En ce temps-là, ce type de structure est unique à Marseille. Aly acquiesce : « Les gens venaient de partout, de Cannes, de Paris. Parce que nous commencions à être reconnus. Parce que ce n’était pas cher aussi ». Démocratiser l’accès aux studios fait partie des prérogatives de la petite équipe ; ce « mélange bizarre du social et du culturel », entêtant, dont chacun fera son métier plus tard.

Un temps, la vibes reprend l’ancien chanteur. Il forme un duo avec Jo Popo. GSK (Génération save knowledge) cèdera la place au 3e Œil, sans lui. Ahmed, autre voix de B.Vice bifurquera pour fonder le collectif 45 Niggaz. Aly se retire très vite de la chanson, s’attache à gérer la structure de la School. Après ses études il aurait pu être comptable. Mais non. Il deviendra animateur. Bafa puis Bafd en poche, il trace sa route dans le social.

Au service des autres

En 96, il expérimente les Aménagements du rythme scolaire (ARS qui se mueront en AME - Après-midis éducatifs) en tant qu’animateur aux Flamants. Puis la mairie lui propose un poste de directeur à La Savine-HLM Perrin. « Il n’y avait pas beaucoup de gens qui se battaient pour venir ici ! » plaisante Aly. Il y restera jusqu’au démantèlement du dispositif, il y a deux ans. Aujourd’hui, cadre B, il manage les Agendas 21 pour ces mêmes établissements, dont le but est de sensibiliser les enfants à l’environnement. Il compte passer le dernier échelon de la fonction publique, mais n’en fait «  pas une priorité ». Une sorte de revanche, pour n’avoir pas plus pousser ses études. Sa grande sœur, aujourd’hui au Canada, ne lui disait-elle pas « animateur, c’est pas un métier, ça » ?

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Marseille All Stars, Sound Musical Old School : une compile entière produite dans les studios de la Savine.

Aly poursuit son travail au sein de la Sound Musical School, bénévolement. Traite des dossiers. Encadre volontiers des ateliers. Il rit : « Je n’y arrive plus trop, je suis dépassé ! » La SMS est pérenne. Elle a investi de nouveaux locaux, après que les Bâtiments A soient passés par le feu de la rénovation urbaine. Les outils, le savoir faire proposés le sont à destination de tous. « Avoir un studio de stars, je ne vois pas l’intérêt. Qu’il y ait une pointure qui vienne, c’est valorisant. Mais l’important, c’est de permettre à des jeunes de s’exprimer. Quand ils sont là, ils ne sont pas dehors ». Tous ne deviendront pas des étoiles du rap. « Il ne faut pas leur faire croire qu’ils vont devenir des artistes. Sinon ça fausse tout. Parce que des Sopra qui sont passés par ici, il n’y en aura peut-être plus. Nous on leur dit, "vous voulez être ensemble, faire de la musique ? Faites ce dont vous avez envie" ». Pour Aly, la première étape de l’insertion, c’est l’école. Son mot d’ordre à l’intention des jeunes : « forme-toi, instruis-toi le plus possible ».

20 ans déjà, 20 ans seulement

La machine est rôdée. La SMS n’a plus rien à prouver. Et pourtant, Aly assure qu’« il reste plein de choses à faire ». Produite de A à Z, une compile où nombre d’artistes passés par la School ont posé est sortie en 2009. Son nom : Sound Musical Old School. Pour les vingt ans de l’association en juillet prochain, Aly aimerait voir se confronter l’ancienne génération à la New School. « Dans l’idéal, on voudrait faire une grosse scène sur deux jours au cœur du quartier. Mélanger les genres musicaux, avec du rap, du raï, des musiques du monde. Et proposer des ateliers tout au long de la journée ». Quelques grands noms ont déjà donné leur accord de principe. Le summum : « sortir une compile avec tout ceux qui sont passés, tout ceux qui ont eu un rapport avec B.Vice, Akhenaton, Carré Rouge, Psy4, Carpe Diem, Namor,... ». Gageons qu’ils seront au rendez-vous.
Aly, lui y sera. Il habite toujours la Savine. Par choix.

 



 

  • Henriette Nhung Pertus : L’exil douloureux de la « Chinoise verte »

    une pensé a vous henriette !! j admire le courage que vous avez eux pour etre encore parmi nous apres avoir vecu les pires chose qu’il puisse exister !!toutes cette haine cette souffrance dont vous avez etait victime !!j’espere que vous avez trouvé une vie tranquille sens peur et sens crainte du lendemain je vous embrasse

    par langer le Mai 2014 à 20h06

 

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