Articles

Accueil > Tribunes (archives) > Tribunes populaires > A Carpentras on lèche, on lâche, on lynche

 

A Carpentras on lèche, on lâche, on lynche

12 juillet 2012

Quelques remarques sur une « démission » fracassante

Pendant longtemps, le nom de Carpentras a été associé en France à l’affaire de la profanation du cimetière juif au début des années 1990. La ville vient à nouveau de faire parler d’elle, de manière tout aussi négative. Pendant plusieurs semaines, en effet, la municipalité et plus spécialement la majorité PS a été le théâtre d’un affrontement qui a opposé l’actuel maire Francis Adolphe et son ex maire-adjoint et, selon nous, « éminence grise », Farid Faryssy. Le tout, sur fond de calculs politiciens – pour les municipales de 2014 – et d’élections législatives qui ont vu la victoire de Marion Maréchal Le Pen et de Jacques Bompard. Chronique du racisme ordinaire et d’un désaveu politique prévisible.


 

Un conseil municipal sous haute surveillance

Du jamais vu à Carpentras. L’impressionnant dispositif policier déployé devant la mairie de cette ville de 30 000 habitants du Vaucluse était là pour montrer que quelque chose de hors-norme était en train de se passer. Le mardi 03 juillet 2012 s’est en effet tenue une réunion extraordinaire du conseil municipal, à la demande expresse du maire socialiste Francis Adolphe suite à la violente confrontation qui l’a opposée à son premier adjoint, Farid Faryssy, lui aussi socialiste.

Á l’intérieur, la présence policière était moins imposante, mais l’ambiance était tout aussi tendue. La salle du conseil municipal n’avait jamais connu pareille affluence : les chaises ont été prises d’assaut par les carpentrassiens et carpentrassiennes, arrivés bien avant l’heure du début du conseil fixée à 18h15. Dès 18h, il n’y avait déjà plus une seule place assise de libre. Toute la ville, avec sa diversité d’âge, était là. Des commerçants, des fonctionnaires, les habituels des partis politiques traditionnels (dont l’ancien maire UMP, Claude Andrieu), tout le monde était présent. Y compris des habitants des quartiers populaires de Carpentras (Pous du Plan, Amandiers, centre-ville, etc.), pour la plupart arabes et berbères. Seules les femmes de ces quartiers étaient sous-représentées, sans doute à cause d’un manque de communication car elles étaient venues en nombre et avaient occupé l’espace à coups de youyous (tzaghrit, thlolo) le jour de la conquête de la municipalité par la majorité PS actuelle, au premier rang de laquelle figurait Farid Faryssy, ancien habitant du quartier du Pous du Plan. Ce mardi 03 juillet 2012, certains ont semble-t-il pris leur revanche et ont lavé l’affront républicain sur ces cris de joie intempestifs.

Un maire-adjoint « démissionné »

Sans surprise, c’est le maire socialiste qui ouvre la séance d’un air sentencieux et avec la volonté manifeste de montrer qu’il se contient malgré l’importance de l’événement. Après avoir expliqué très brièvement les raisons de la tenue de ce conseil, il précise d’emblée que celui-ci aura à se prononcer sur « le maintien ou non de Farid Faryssy dans ses fonctions d’adjoint », sachant que Francis Adolphe lui avait déjà retiré ses délégations. Puis, ce fut au tour des élus de l’opposition de prendre la parole pour exprimer leur « indignation » et leur « honte » devant le triste spectacle offert depuis des jours devant la population de Carpentras. Un élu est même allé jusqu’à demander la démission du maire et de son adjoint. Certains élus de gauche, notamment du Front de Gauche (FdG), ont exprimé leur volonté de ne pas participer à ce vote, attitude a priori raisonnable mais qui nous semble assez peu responsable compte-tenu de la violence des attaques subies par Farid Faryssy et du contexte politique de la ville. On peut comprendre que certain-e-s ne veuillent pas cautionner ce « procès stalinien », mais de là à s’abstenir ou à ne pas venir au conseil municipal nous semble manquer de cran politique. Face à l’attitude affligeante de Francis Adolphe, la seule réponse juste était de s’affirmer politiquement, peu importe l’opinion ou la défiance que l’on peut légitimement avoir vis-à-vis du PS local et national.

Après les prises de parole de ces élus, ce fut au tour de Farid Faryssy de s’exprimer, avec une émotion palpable et dans une solitude évidente. Sans toutefois rentrer dans les détails, il a de suite mis en avant l’altercation qu’il a eue avec le maire et a même précisé qu’il a déposé une plainte contre celui-ci. Pour ce qui est des violences physiques, Farid Faryssy a donc déclaré s’en remettre à la justice. Pour le reste, il s’est dit être « l’homme à abattre », « un homme humilié, mais un homme débout » et a terminé son intervention en précisant qu’il ne s’agissait pas d’une démission et qu’il n’avait jamais entendu démissionner de son poste de maire-adjoint.

JPEG - 57 ko

Un vote inédit, organisé à la hâte et accueilli dans la confusion

Toutes les personnes présentes au conseil ont donc eu à se prononcer de façon totalement inédite sur la « démission » (au sens de démettre et non pas de démissionner) de Farid Faryssy. Après les prises de parole dont nous venons de parler brièvement, le vote a eu lieu à bulletin secret et dans une urne de fortune. Dans une salle toujours aussi comble et toujours sous tension, les personnes présentes ont pour la plupart compris que les élus avaient à se prononcer « pour » la « démission » de Farid Faryssy ou « contre » celle-ci, d’après les instructions mêmes du maire Francis Adolphe. Au moment du décompte des voix, l’attention du public était maximale et chaque décompte de bulletin effectué à haute voix était commenté. Â l’annonce du résultat final, la confusion était à son paroxysme : 16 bulletins « contre », 3 bulletins « pour » et 11 abstentions ou bulletins nuls. Toutes celles et tous ceux qui dans la salle étaient ouvertement favorables à Farid Faryssy ou à tout le moins défavorables aux méthodes abjectes de Francis Adolphe (soit un bon tiers de l’assistance) ont accueilli par une salve d’applaudissements l’annonce de ce résultat final. C’est à ce moment-là, Farid Faryssy a pris la parole pour dire qu’il contestait la manière dont s’est déroulé le vote et souhaitait que cela soit inscrit dans le procès-verbal de la réunion. Tout le monde a alors saisi, nous y compris, qu’il s’agissait du résultat inverse et que nous venions d’être pour ainsi dire « manipulés ». Par un subtil artifice langagier, le maire est parvenu à faire accueillir par des applaudissements et des cris de joie l’éviction de son maire-adjoint : les 16 bulletins « contre » étaient en fait contre le « maintien » de F. Faryssy dans ses fonctions. Le tour de passe-passe du maire a fonctionné à merveille.

JPEG - 23.7 ko

Pris par l’émotion, les « soutiens » de Farid Faryssy ont pêché par excès de naïveté. Comment croire que le maire pouvait être désavoué à ce point (16 voix contre 3), c’est-à-dire y compris même par les membres de sa majorité municipale ? En fait, l’issue de ce vote était courue d’avance et la réunion avait été soigneusement préparée par le maire, qui s’était assuré, en toute logique et grâce à différents moyens, du soutien des membres de sa majorité et même d’élus de l’opposition. Un nouveau maire-adjoint, connu comme étant notoirement de droite mais se disant « sans étiquette » a été désigné à la suite d’un autre vote lors de ce conseil municipal.

Un Arabe (même PS) reste un Arabe

Il est important de comparer l’isolement dans lequel s’est retrouvé Farid Faryssy – pourtant maire-adjoint – durant cette réunion du conseil municipal avec la position qu’il avait occupée jusque la et qui en avait fait l’un des principaux artisans de la victoire aux municipales de 2007. Farid avait des alliés, mais ce jour là il n’a semble-t-il pu compter sur personne. Une fois que le maire a décidé de se débarrasser de son adjoint, les autres membres de la majorité municipale ont suivi ou cédé aux pressions.

Né au Maroc et ayant grandi dans un quartier pauvre de Carpentras (Pous du Plan), Farid Faryssy a tout misé, comme beaucoup d’immigrés ou de descendants d’immigrés avant lui, sur les études et la « méritocratie républicaine », jusqu’à faire du droit et devenir avocat. Son parcours politique est sans surprise tout aussi « républicain ». Passé par les Jeunes Socialistes (MJS), F. Faryssy a grimpé un à un les échelons de l’establishment socialiste local jusqu’à devenir secrétaire départemental, place qui lui a permis de se faire un « réseau » et de construire des « alliances », dont on sait de quel secours elles lui ont été. F. Faryssy a donc très tôt voulu croire en une municipalité de gauche. S’il a assisté à l’échec de la coalition de la « gauche plurielle » lors des municipales de 2001 à Carpentras, il n’en a pas été acteur et n’a donc pu tirer toutes les conséquences de cet échec pour les habitants des quartiers populaires de Carpentras.

Car l’histoire semble se répéter à Carpentras et ces « événements » de 2012 ne sont pas sans lien avec ce qui s’était passé en 2001. Á l’époque, le PS local avait déjà eu tout le loisir d’afficher le mépris qu’il avait envers la population arabe de la ville. Ainsi, la liste de 35 personnes de la coalition « gauche plurielle » pour le second tour des municipales de 2001 n’avait pas hésité à faire alliance avec le tête de liste de droite, David Viviane. En plus, parmi les personnes présentes sur cette liste de gauche, certain-e-s avaient insisté pour ne pas qu’y figure plus d’un Arabe au second tour : lors de la constitution de cette liste pour le premier tour, trois Arabes étaient pressentis, dont deux Algériennes issues toutes deux de quartiers populaires de la ville, mais l’une d’elles a été évincée. Selon Michel Bayet, alors tête de liste PS et secrétaire départemental, il ne fallait pas se mettre à dos une partie de l’électorat « conservateur » de la ville en affichant trop de sympathie envers les Arabes. « Je ne suis pas prêt à être le maire des Arabes » a-t-il même déclaré devant nous. Il a donc « fallu » supprimer un autre Arabe de cette liste, en l’occurrence Nacer Obeïdi, un commerçant de Carpentras, afin de n’en garder plus qu’un. Cela a été fait dans l’indifférence générale et malgré nos vives protestations et la dénonciation en interne et en public de ces agissements.

Nous pouvons parler de manière aussi précise de cette campagne de 2001 car nous figurions personnellement sur cette liste de « gauche plurielle », mais sans étiquette ni rattachement à l’un quelconque des partis qui composaient cette coalition. Si nous avons protesté contre les agissements de la tête de liste et avons dénoncé son racisme auprès des membres de ces organisations, nous ne sommes pas allés jusqu’à demander aux habitants des quartiers populaires de ne pas voter pour eux au second tour de ces municipales. Après avoir demandé à ces mêmes habitants de voter pour cette coalition au premier tour, nous ne pouvions pas nous permettre, quand bien même nous en avions les capacités, d’envoyer des signaux contradictoires et d’embrouiller les esprits. Nous avons simplement et tristement pris acte de l’impossibilité pour des candidat-e-s indépendant-e-s, qui plus est quand elles ou ils viennent de quartiers populaires et sont Arabes, de faire « alliance » avec les partis de la gauche institutionnelle. Plus tard, notre expérience au sein du NPA, et notamment la crise autour de la candidature d’Ilham Moussaïd, nous a montrée que ces « alliances » n’étaient pas plus possibles avec l’extrême-gauche.

Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes

Prendre la « défense » d’un maire-adjoint, membre du PS et qui plus est avocat peut sembler surprenant, voire même une erreur. Le cas que nous venons d’évoquer brièvement n’est pourtant pas un cas isolé et des F. Faryssy, il en existe un peu partout en France. Des parcours similaires, qui vivent l’isolement dans leurs organisations et cèdent aux logiques électoralistes des grosses structures comme le PS, soit par ambition personnelle, soit par naïveté, en pensant que la participation d’un-e seul-e à un exécutif local pourra changer quoi que ce soit. Nous aussi avons pensé cela, avant de mesurer le fossé qui nous sépare de ces organisations. Nous pensions que notre présence au conseil municipal de Carpentras, même au milieu d’une coalition que nous savions bancale, pouvait nous permettre d’inscrire à l’ordre du jour et de soulever les problèmes que nous rencontrions quotidiennement au quartier. Qu’ainsi, les habitants de ces quartiers ne pourraient plus être ignorés.

JPEG - 25 ko

Cité du Pous du Plan

Ces illusions peuvent apparaitre bien dérisoires à certains. Car il est facile d’être au-dessus de cette société quand on a des espaces, des réseaux, une formation universitaire, etc. et de dire, par exemple, que « les partis, c’est de la merde » et que les élections, même locales, « ne servent à rien ». C’est facile de dire cela, mais c’est oublier que chaque milieu a ses spécificités, ses enjeux locaux. Á Carpentras, et plus généralement dans le Vaucluse, il y a un contexte politique bien particulier, marqué par un fort racisme et une présence tout aussi forte du Front National (FN). Ainsi, lors des dernières élections cantonales en 2011, Patrick Bassot (FN) a été élu conseiller général du canton de Carpentras-nord, une première pour ce parti lors de ces élections. Plus récemment encore, Marion Maréchal-Le Pen a été élue députée dans la 3ème circonscription du Vaucluse tandis que l’ex-FN Jacques Bompard est élu député dans la 4ème circonscription de ce même Vaucluse. Cela, sans compter la présence de maires FN à Orange, où J. Bompard est constamment réélu depuis 1995, ou à Bollène dont le maire n’est autre que Marie-Claude Bompard, la femme du député.

Rien d’étonnant alors dans un tel contexte que le PS apparaisse pour beaucoup d’habitants de quartiers populaires comme la seule issue de gauche pouvant renverser une droite longtemps hégémonique. Pour rompre avec ce type d’organisations dont nous n’attendons depuis longtemps plus rien, la solution passe nécessairement par l’auto-organisation et la constitution de listes autonomes à partir des personnes qui sont confrontées au quotidien à toutes sortes de discriminations, au premier rang desquelles la pauvreté, le racisme, l’islamophobie, etc. Cela, afin de rompre avec les logiques électoralistes et les bricolages de listes comme celles de 2001 ou de 2008. La constitution d’une telle liste autonome, qui nous ressemblerait enfin, est plus que jamais possible tant sont nombreux et nombreuses les déçu-e-s de ces alliances hétéroclites et du clientélisme des partis en place.

Des parcours comme ceux de Farid existent aussi ailleurs, bien que chaque situation dépende du contexte particulier dans lequel elle s’inscrit. C’est donc un appel à ce que tous ces Farid Faryssy se « réveillent ». Que tous les habitants des quartiers populaires, tous les descendants de l’immigration coloniale continuent ou reprennent leur cheminement politique autonome et arrêtent de vouloir se glisser dans les partis existants, qui ont certes l’argent, les réseaux et des places à offrir, mais qui nous ont prouvés que c’était au détriment de nos intérêts collectifs. L’inégalité est telle que nous ne pouvons pour le moment coexister au sein de formations ou construire d’alliances avec des structures avec lesquelles nous n’avons que peu de revendications communes. Nous avons du potentiel, une histoire faite de luttes à partager et à revendiquer et il nous faut des lieux de transmission de cette histoire et d’accomplissement de ce potentiel. Cela, afin de (re)prendre confiance et de continuer notre marche en avant.

 

 

Autres articles Tribunes (archives)Tribunes populaires

 

Articles récents

Articles au hasard