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20 aout 1955 : la parole est aux témoins

20 août 2011

Extraits de témoignages sur les évènements dans l’est algérien

Le 20 aout 1955 : il y a 56 ans…Skikda se rappelle, s’apprête à commémorer un des épisodes les plus sanglants de la guerre de libération. Sans le savoir se jouait là le tournant de la guerre : l’échec de la puissance coloniale. Hier le peuple est descendu dans la rue aujourd’hui il nous parle.

Que s’est-il passé, qui se souvient ?


 

La presse muselée de l’époque par l’empire coloniale n’a pas été avare de récits, de témoignages relatant avec une précision digne de Zola l’ampleur de l’horreur. (cf. article Humanité) Beaucoup furent saisis.

Mémoire confisquée.

Mais comment savoir alors ?en donnant la parole à ceux qui ont vu et qui avec l’honnêteté de ceux qui n’ont plus rien à perdre nous transmette une portion de leur intime mémoire.

Abdallah se souvient :

« Ah la France !

Le 20 aout :les fellagas ont fait passer le message que tout le monde devait descendre dans la rue pour faire la révolution, pour partir en guerre ! Le RDV c’était midi. On est tous descendus, une véritable marrée humaine, on avait couteau, passoir, manche à balai, bâton...tout et n’importe quoi à la main pour se défendre...Le souci c’est que la police et les milices commençaient déjà à remplir les camions et à matraquer tout le monde : on ne savait pas qu’à midi des européens avaient été tués et on ne s’attentait pas à une répression ...quelle erreur : c’était cauchemardesque, ça tirait à tout vent, les soldats et les civils français rentraient dans les maisons sans taper et faisaient sortir tout le monde , ils ont tirés sur tout ce qui bougeait homme, femme, enfant , vieux...c’était l’enfer. Beaucoup ont été emmenés au stade de foot de Skikda, regarde mes cicatrices sur mes genoux. Ils nous ont mis à genoux et sur les graviers ça nous blessait, il y avait plein de morts autour de nous...un vrai charnier y avait tellement de morts qu’ils ont laissés les vivant repartir ! Ils ont du prendre un bulldozer pour enterrer tous les corps après ils ont tout recouvert avec de la chaux !

Très vite ça sentait une odeur horrible, je suis rentré sonné pour m’assurer que toute la famille allait bien .Pendant qu’on était à genou ils nous donnait des coups de pieds , ils nous détestaient ils aimaient nous humilier...nous et nos femmes d’ailleurs, ils aimaient humilier nos femmes...et oui ma fille ...c’ est du passé maintenant...c’ est pas grave, on s’ est battu et on gagné l’indépendance...Faut pas oublier les vieux, on a vécu tout ça on a libéré notre pays : nous étions des hommes de parole..Tout ça n existe plus, les hommes n’ont plus de parole, n’ont plus d’honneur. C est pas grave les jeunes vous êtes libres maintenant faut travailler et oui...

La France ?...je m’en occupe pas...je suis sans haine, mais jamais j’irai m’installer là bas, je sais qu’ils nous aiment pas et qu’ils nous pardonnent pas la défaite...La pilule elle passe pas »

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Abdallah est grand, beau, fier de la résistance algérienne, grand amoureux de la langue française et de la langue arabe il s’exprime parfaitement dans les deux pour condamner le colonialisme et jamais le français, pour grandir la résistance de son peuple !

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Amar (77 ans) nous raconte :

« Les gens du maquis ont lancés un appel à Skikda et aux environs pour descendre en ville attaquer les français...tout le monde était prêt à descendre on a pris ce qu’on avait sous la main pour se battre...La police a appris ce qui se passait et la répression a commencé ! Un massacre on a rien pu faire...ils tiraient sur tout ce qui bouge y avait plus ni âne ni chien ni mouton de vivant, ils ont arrêté tous les hommes jeunes ou vieux ...à Zafzaf ils ont mis le feu au village et y ont jeté les gens...Et oui ils ont jeté la femme à mon frère...essence et allumette et voilà...

La France...ils ont cloués des femmes toutes nues comme crucifiées, ils les attachaient sur les camions et roulaient comme ça dans le village ...il y avait tellement de morts qu’ils ont du prendre un bulldozer pour ramasser tous les corps alors la France »

Les femmes aussi ont la mémoire vive :

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Arifa : « Ma mère nous a beaucoup raconté. Le 20 aout dans l’après midi tout le monde était caché au village, derrière nos fenêtres on voyait les soldats embarquer les hommes du village...tout l’est algérien a été touché mais le pire c’était à Zafzaf…ils y ont abattus tous le village du plus jeunes au plus vieux même les ânes y sont passés...mon père, est allé à Skikda pour chercher du lait, ils se souvient juste avoir vu les rues désertes jonchées de chèches , de cannes, de chaussures par terre...

Un vieux du village racontait qu’on les a obligé à faire des tranchés au stade de Skikda et qu’ils plaçaient les corps un à un dedans...c’était horrible...au bout de 3 jours y avait une odeur pestilentielle et ils avaient les doigts qui s entaient le pourri : ils prenaient des cartons ou des morceaux de taule pour ne plus toucher les corps directement !

França ? elle nous en a fait...les algériens c’étaient comme des souris pour eux.et maintenant ils veulent tous la France...ils ont oubliés ?pourquoi ? Pour l’argent et la vie facile ?... »

Aïcha : « Des rafles...des rafles...ils ont ramassé tous le monde, même notre cousin il avait 17 ans...il est enterré au stade de Skikda.il était assis sur un banc avec son père devant la maison .Au moment de la rafle il a été embarqué, il n’a pas compris c’est allé très vite : son père est revenu lui non...

La France ?...pff...c est comme ça... »

Fatiha : « Le 20 aout 1955 ils en ont fait...ils ont ramassés tous les arabes dans la rue et hop dans le panier à salade ! Les jeunes, les vieux, hommes, femmes tout le monde ! Ils ont massacré tout le village de Zafzaf : ils ont brulés le village, les maisons avec les familles dedans. Ici au village (El hadaieck) on s’est caché avec ma mère et tout le reste de la famille dans la ferme : ma mère regardait des fois par le trou de la porte de la ferme : on voyait à l ’aller les soldats français avec des arabes devant puis on entendait taf taf taf(déflagration) et on voyait les soldats repasser ...sans les arabes...Après le 20 aout 55 il y a eu des rafles et des morts tous les jours jusqu’à

L’indépendance. Ils ont enterrés tout le monde au stade de football avec le bulldozer !

Les France ? (rires) ni je l’aime ni je l’aime pas...avec tous ce qu’ils nous ont fait... »

Tant de récits qui se croisent une seule conclusion : l’enfer !c’était l’enfer ! Pourquoi un tel déferlement de violence ? Fallait- il garder l’Algérie à ce prix ?Bien sur non ! Comment après cela envisager que l’Algérie reste française ? Cela frappait comme une évidence : le 20 aout 1955 la France a perdu la guerre d’Algérie. La nation du peuple algérien est née !

août 1955, la répression dans le Nord-Constantinois

Voici le témoignage de Robert Lambotte, envoyé spécial de L’Humanité à Constantine, sur la terrible répression qui a suivi l’insurrection du 20 août 1955 dans la région de Philippeville. Cet article a été publié dans L’Humanité du 24 août 1955. En fait ce numéro a été immédiatement saisi, et un numéro spécial de protestation a été ensuite imprimé et diffusé un court temps de façon militante avant d’être également saisi.

Robert Lambotte a été expulsé d’Algérie, manu militari, le 25 août 1955. Le 28 août, il a publié dans L’Humanité-Dimanche un article intitulé « Voici pourquoi j’ai été expulsé d’Algérie » où il écrit :
« Ce qu’il ne faut pas voir et ne pas dire, ce sont les longues colonnes d’Algériens ramassés samedi, dimanche et lundi dans les quartiers arabes de Philippeville et systématiquement mis à mort sur le stade ou dans les campagnes environnantes. »
Algérie : la répression se poursuit

De notre envoyé spécial Robert Lambotte (par téléphone)

Constantine, 23 août 1955 — J’ai vu aujourd’hui comment étaient exécutés les ordres du gouverneur général. On annonçait hier que des mechtas algériennes « soupçonnées d’avoir aidé les groupes armés » seraient détruites. Un communiqué officiel annonçait que la destruction des villages avait commencé lundi matin. Le gouverneur général faisait préciser que les femmes et les enfants avaient été évacués. C’était déjà atroce. Cela voulait dire que tous les hommes des villages avaient été systématiquement achevés dans les gourbis en flammes. Mais même cela est en dessous de la réalité. Ce ne sont pas seulement les hommes qui ont été tués à bout portant, mais aussi les femmes, les enfants, les bébés.

J’étais ce matin à Philippeville. Tous les magasins sont fermés, les fusils-mitrailleurs sont braqués à chaque carrefour. Des groupes algériens armés se trouvaient encore nombreux dans la ville même. D’autres se tiennent dans le djebel voisin.

Affreusement déchiquetée, une famille...

Je suis monté à quelques kilomètres de la ville, dans les collines où se trouvent les mechtas algériennes. A peine avions-nous commencé de monter qu’une odeur à faire vomir nous a saisis. De partout, le vent amenait l’odeur des cadavres en décomposition.

Un village, une centaine de gourbis, s’étalait à flanc de coteau jusqu’au fond du ravin. Toutes les paillottes de chaume avaient été brûlées.

Ne restaient debout que quelques murs de terre, partout un bouleversement général. Des ustensiles de cuisine, des vêtements jonchent le sol. Nous avions vu cela du haut de la route. Nous avions vu aussi autre chose : en plein soleil, des taches noires qu’on ne pouvait identifier. C’était une famille entière, le père, la mère, deux enfante allongés sur la même ligne, tombés à la renverse, affreusement déchiquetés par les balles. A quelques mètres de là, une femme, encore à demi-vêtue, un homme face contre terre et, entre les deux cadavres, celui d’une fillette d’une douzaine d’années. Elle est tombée sur un genou, en pleine course. Elle est presque nue, ses vêtements ont brûlé sur elle, entamant la chair.

Maintenant, au fur et à mesure que les regards se portent sur les ruines, ils rencontrent des hommes, des femmes, des enfants, figés dans d’atroces positions. En tas. Isolés. Les ruelles sont pleines de cadavres. Combien sont-ils ? On ne peut faire un décompte exact. C’est un village algérien parmi tant d’autres. Sans doute même n’est-il pas sur la liste « officielle ».

Quelques animaux sont restés parmi les ruines. Deux ânes broutent les clôtures, des poules picorent auprès des cadavres. Un chat, immobile en plein soleil, semble veiller sur son maître.

Dans le ciel, d’autres animaux : des charognards au vol lourd tournoient sans discontinuer. Nous les avons dérangés.

Cette mechta se trouve à quatre kilomètres de Philippeville, près des carrières romaines.

Un autre village

Nous redescendons vers Philippeville. Sur la gauche, en bordure de la route, un autre petit village a été entièrement anéanti. Là encore, les cadavres mêlés jonchent le sol. Un homme a roulé dans le fossé, en boule, atteint par une rafale. Et partout, cette odeur qui s’imprègne aux vêtements. J’ai fait près de cent kilomètres sur la route avant d’écrire ces lignes ; je sens encore l’odeur de la mechta détruite et des victimes abandonnées en plein soleil.

La route de retour, sur Constantine, offre à chaque virage des visions d’horreur. Des corps sont abandonnés le long des fossés. Quand la mort n’est pas visible, elle est suggérée. Avant d’entrer à Gastonville, à droite, dans l’herbe, une dizaine de chéchias rouges ont été abandonnées, un turban déroulé trace sur la route un long ruban blanc. Ailleurs, une cravate, un chapeau. A Guelma, on comptait une centaine de cadavres algériens.

J’ai entendu, à Philippeville, des phrases impensables. J’ai entendu à quatre reprises demander à des soldats, à des policiers : « Où se trouve l’endroit où l’on tue les Algériens ? » Pas une fois cette question n’est restée sans réponse. Chaque fois, le soldat ou le policier a désigné l’endroit : à 4 kilomètres environ de Philippeville.

Il n’y a pas besoin de chercher longtemps pour être renseigné. Ce n’est pas un secret. Tout le monde en parle. On exécute froidement tous les Algériens qu’on peut arrêter. On pouvait se demander, il y a 48 heures, si les victimes pouvaient se chiffrer par centaines ; aujourd’hui, c’est par milliers qu’il faut compter.

Sur 80 kilomètres des villages déserts

Dans toute cette région du Constantinois se déroule un massacre raciste, renouvellement des événements de 1945 qui firent 45.000 morts. Tout au long des 80 kilomètres qui séparent Philippeville de Constantine, je n’ai traversé que des villages déserts. Les Européens sont partis vers Alger. Les familles algériennes qui n’ont pas été massacrées se sont enfuies dans la montagne. Partout, dans les campagnes, rôdent les charognards, ces oiseaux de mort ; on les voit qui plongent et se posent là où sont passés les commandos des forces de répression.

Il faut qu’en France on sache ce qui se passe ici. Il faut au plus vite arrêter ces massacres qui s’accentuent d’heure en heure. Déjà pour demain d’autres expéditions sont prévues, d’autres villages algériens seront détruits avec les hommes, les femmes, les enfants. J’ai assisté tout à l’heure à Philippeville aux obsèques des trente-cinq Européens tués au cours des derniers événements. Devant les cercueils de ceux qui ont été aussi les victimes d’une politique criminelle qui met l’Algérie à feu et à sang, les colonialistes ont manifesté leur volonté d’une répression encore plus féroce. Ils veulent l’état de siège ; ils ont des armes, ils en veulent davantage encore pour monter dans les quartiers algériens et tuer toute la population. Ils ont pris à partie le préfet de Constantine qui applique cependant toutes les directives du gouvernement. On sait aujourd’hui le résultat de ces ordres scrupuleusement appliqués : des milliers de morts.

Il ne faut pas laisser faire cela. Mais il faut faire vite. Aujourd’hui d’autres villages algériens vont être brûlés.

Robert Lambotte

Numéro spécial de L’Humanité du 24 août 1955, qui sera également saisi.

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